On veut de la beauté, on est naïfs

On veut de la beauté, on est naïfs. C’est pour ça qu’on se bat. Notre seule force c’est la beauté du geste et contre ça ils ne peuvent rien. Ouvrons de grands moments artistiques sur les places publiques partout dans le pays. Montrons donc ce que c’est vraiment, l’art en action.

Le peuple n'est pas armé matériellement, et ça ne lui servirait à rien de l'être. Sur ce terrain il a perdu d'avance, sur tous les plans. Être victorieux avec les mêmes armes que l'adversaire n'est pas seulement impossible, ça signifierait une déperdition de sens. Alors on peut sans doute agir par le blocage, la paralysie de certains circuits, mais il y a aussi d'autres moyens, pas ou peu expérimentés, qui montreraient précisément qu'il ne s'agit pas juste de niveau de vie, que c'est aussi et d'abord une histoire de civilisation.

La méthode de ces ultralibéraux décérébrés qui se croient modernes, c'est, avec des outils d'aujourd'hui, le même vieux mensonge depuis plus de cinquante ans. Inventons des façons de faire nouvelles. Montrons-leur que l'instant est grave, que leurs méthodes ne marchent plus, montrons-leur que le peuple pense, qu'il invente, qu'il est capable de produire de la beauté. Une beauté très puissante faite de symbole, de sensibilité et d'intelligence collective. Il le prouve tous les jours, à Commercy et ailleurs.

Notre vrai combat c'est le sens.

À l'aide de cette beauté, de ce qu'on appelle parfois l'art, le peuple (nous) peut transir d'émotion ses frères, arracher des larmes même à ces policiers qui ne savent plus du tout pourquoi ils sont là, à qui ils obéissent, pour quelle cause ils agissent ni ce qu'ils font, ceux qui ne sont pas encore transformés en chiens enragés, et il y en a beaucoup. Se confronter physiquement à ceux qui sont parfaitement prêts à ça, qui n'attendent que ça depuis longtemps, qui ont toutes les armes, ne servira jamais que l'adversaire.

C'est ce qu'ils veulent, ce qu'ils produisent, recouvrir cette aspiration à la beauté de leurs mensonges, diviser en réenfermant chacun dans sa case, fabriquer de la violence et ne montrer qu'elle sur leurs écrans et leurs journaux. Le plan est assez simple : plonger le pays dans le chaos, comme ils l'ont fait en Grèce, puis faire intervenir l'Europe (ou agir avec son aval). Cette Europe ultralibérale pour laquelle nous n'avons pas voté mais qu'on nous a imposée, au service de quelques milliardaires sans foi ni loi, cette Europe de la finance qui impose partout la loi du marché et a déjà détruit la Grèce. C'est ce que Naomi Klein appelle La Stratégie du chaos.

On ne peut empêcher ça qu'en leur opposant la beauté, une beauté fulgurante qui paralyse, plus efficacement qu'un gaz de combat. Et qui sait  redonner aux idéaux un corps collectif, raviver des élans oubliés. C'est la force de l'art, cette arme redoutable, cet outil de la collectivité dont on se sert trop peu là où il sait agir, car il est né de ça.

Alors, oui, on me rétorquera qu'il n'y a pas que de la beauté dans ce mouvement. Je répondrai que l'éducation populaire est un long processus, un processus indispensable qu'il faut encourager et non décourager. C'est une vraie responsabilité. On veut de la beauté, on est naïfs. C'est pour ça qu'on se bat. 

Photo et collage © Olivier Perrot Photo et collage © Olivier Perrot


Car ceci n'est pas une crise ordinaire. C'est une crise politique, mais au vrai sens, au sens profond du mot, au sens grec. La crise ultime, dirait-on, où apparaît le choix entre vivre et renoncer, comme cela se produit parfois dans une vie, à l'échelle de tous cette fois. Tous les voyants sont allumés, sans exception. Celui du rapport à la nature, à la planète, comme on dit, celui du rapport entre l'être et lui-même, entre lui et les autres humains. Entre l'humain et sa parole, sa voix, son geste, tout ce qui peut émaner de lui vers le monde et les autres vivants. On ne peut plus faire les malins, ironiser, on ne peut plus du tout s'amuser de cette souffrance en se croyant intelligent de s'amuser. On ne peut plus tourner autour du pot, tout cela est intimement relié, on ne peut plus du tout se le cacher. Il faut se le dire simplement, sereinement, doucement : c'est le moment du choix. To be or not to be, comme disait l'autre.

Ces cyniques, ces sans honte, ces sans limites, sans âmes, sans dignité, qui veulent détruire la pensée et ses cadres, castrer la puissante imagination qui fait l'humanité, je les ai bien connus adolescent, j'ai été à l'école avec eux, je les connais.

Il était clair que ces nouveaux riches n'étaient pas du tout à la hauteur et eux-mêmes le ressentaient confusément. Ça se voyait qu'ils ne savaient pas quoi faire du pouvoir immérité et exorbitant qui se trouvait entre leurs mains. Il était clair que ces ricaneurs ne comprenaient pas eux-même ce qu'ils faisaient, qu'ils sentaient bien au fond qu'ils se trompaient, qu'ils avaient perdu leur boussole. Qu'ils attendaient juste d'être remis à leur place et personne ne le faisait car ils étaient du camp des dominants. Ils sont maintenant vraiment au pouvoir, et s'ils y restent il est certain que nous n'en aurons pas pour longtemps. Nous, le boxeur gitan, et tous les autres, ouvriers, savants et paysans, intellectuels, étudiants, professeurs, artistes, femmes et hommes, jeunes, vieux, tous ceux qui savent, comme le disait William Shakespeare, que nous sommes de l'étoffe dont on tisse les rêves. On veut de la beauté, on est naïfs. C'est pour ça qu'on se bat, pour être des humains. Ceux qui ne le savent pas le comprendront bientôt.

PS : J'ai fermé les commentaires pour échapper à l'envahissement récurrent d'un blogueur qui tient absolument à prouver que tous les GJ sont des affreux beaufs d'extrême droite.

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