Pourquoi la présence des artistes est vitale

Ce qui explose aujourd’hui dans différents lieux consacrés à ce qu’on appelle les arts vivants, en liaison avec le mouvement social qui agite ce pays, n’est pas rien. Ça montre avec force ce que nous n’avons cessé d’affirmer avec Cassandre/Horschamp puis avec L’insatiable.

Devant l'Opéra de Paris Devant l'Opéra de Paris
L’implication du geste artistique dans la vie d’une société n’est autre qu’une retrouvaille avec son véritable rôle, où renaît sa profonde utilité dans la collectivité humaine. Soit le geste artistique nous éveille, soit ce n’est pas un geste artistique. C’est ce que cherchent toujours ceux qui sont vraiment des artistes (si l’on ose accepter ce mot et se l’approprier) quel que soit leur domaine d’action, comme tous ceux qui travaillent avec eux.

Et c’est la brèche ouverte par ce brûlant mouvement social qui le fait apparaître encore. Pourquoi a-t-on besoin d’une telle brèche pour rappeler cette évidence ? Parce que, soudain, les barreaux de la grille derrière laquelle chacun est cloîtré se déforment, parce que si l’on ne se rappelle pas, alors, cette évidence, on perd tout le sens de ce à quoi on a consacré sa vie. Nous parlons d’un puissant moteur d’humanité. Un art marchand n’est pas de l’art, un art qui n’appartient qu’à quelques-uns n’est pas de l’art. On peut parfois parler d'une marchandise de luxe (ou tout à fait vulgaire, ou les deux), d'un objet décoratif, ou encore d'une valeur de placement pour un capital symbolique ou réel, mais ce que l'art a porté jusqu'à nous, c'est autre chose.

Quel que soit son classicisme formel, le geste artistique est fondamentalement porté par des gens qui, avant qu’on les ait réduits à n'être que des professionnels chargés, comme tous les autres, de fournir une certaine production en se pliant aux règles, sont toujours à la recherche d’un acte qui transforme le monde, et les transforme. Ils se conforment à toutes sortes de normes sur lesquelles ils n’ont aucune prise, qui défigurent en partie leur action, mais ils ne perdent pas cet élan vital. Ces démonstrations dans de très nombreux lieux, du parvis des opéras, des théâtres, ou dans leurs salles, jusqu’à Radio France ou encore dans la rue, en témoignent et le manifestent aux yeux de tous. 

Naturellement, personne ne croit que l’art peut suffire à changer le monde, puisque les cadres qui lui sont imposés le sont par ce monde-même qu’il veut changer, sur lequel il cherche à influer. Des cadres la plupart du temps élitistes et/ou marchands dont le but est d’effacer l’objet-même de ce geste. Les lieux d’art sont souvent devenus des lieux de marketing, promus comme tels, où tout échange direct avec les «acteurs» est rendu à peu près impossible.

Mais ceux qui s'y exercent - dans un cadre qui ne leur convient jamais vraiment -, savent qu’ils n’ont en vérité pas d'autre désir, d’autre idéal, que de faire ressentir en profondeur ce que c'est que d’être un humain. C’est d’une très grande libération qu’il s’agit, de la sortie du cadre, d’une retrouvaille essentielle, et pour atteindre cet état sans perdre pieds, il faut être relié au monde. Il faut mettre en question le lieu où ça se passe, sortir de l’entre-soi, enfreindre les règles qui séparent les «spectateurs» des «acteurs», sentir l’artiste se réveiller en soi, comprendre que tout cela nous appartient et nous concerne individuellement et collectivement, d’un même geste.

À cet instant précis, l’individu et le groupe cessent d’être séparés. C’est un rappel de la construction de notre être, en profondeur, qui est à la fois collective et personnelle. On me rétorquera que des formes proches du fascisme peuvent produire cet effet. Mais je dis que c’est absolument faux. Ça n’est apparemment vrai qu’en surface, dans un contexte d’oppression qui fait perdre toute liberté. Le geste artistique travaille l’être de l'intérieur et pour qu’il agisse en tant que tel, tout effet de surface doit être dépassé. Apprendre à ressentir ce qui nous opprime tous et nous empêche d’oser être entièrement, c’est se lancer dans une exploration, aller beaucoup plus loin qu’un assentiment de surface à un élan momentanément partagé. C'est l'intuition qu'ont éprouvée les gens de Nuit Debout, et ensuite les Gilets jaunes lorsqu'ils se sont vaillamment lancés dans l'aventure d'une grande conversation qui les a fait aller beaucoup plus loin que leurs égos respectifs, au-delà de leurs différences de surface. Il s'agit de plonger au cœur de l’être, de soi-même et de l’être humain.

Plonger au cœur de l’être ça peut se faire, bien sûr, par mille autres moyens, de toutes les spiritualités jusqu'à certaines pratiques thérapeutiques en passant par la passion amoureuse. Mais aucune autre pratique ne dévoile ce savoir extraordinaire, aucune ne produit ce résultat-là: je suis un être en mouvement, mû par une connexion secrète avec mes semblables, réagissant, interagissant avec eux, imaginant, rêvant, incontrôlable, et je partage ça avec d’autres, et nous pouvons agir ensemble, au-dedans et aussi au-dehors, sur la base d'un ressenti profond. Sur l'arrière-plan d’un imaginaire partagé, saturé de symboles qui sont nos outils communs. Seul l’art peut produire ça, quand il se bouge enfin, écarte avec force ses barreaux, pour reprendre la place qui est la sienne. Celle d'un daïmon bienveillant qui ne cache plus rien, mais nourrit tout de sens et d'émotion mêlés. Cette société qui éloigne de nous la folie et le désordre veut faire de nous des individus formatés tout juste bons à consommer et à produire, plus du tout des êtres humains.  Cette très ancienne trace d’une humanité en mouvement et en recherche permanente n’y a plus place. Et ceux qui promeuvent cette société ne sont plus tout à fait humains.

C’est la raison pour laquelle on ne peut se souvenir de l’art, de ce qu’il est vraiment, que dans ces moments de rupture. C’est la raison pour laquelle le geste artistique est, de loin, ce dont nous avons le plus besoin en ces temps. Un rappel. Celui de la puissance indépassable de ce savoir symbolique et émotionnel qui construit les humains.

Nicolas Roméas (www.linsatiable.org)

Une vidéo de l'Opéra de Lyon © SPECTACLEcgt

Cette vidéo a été diffusée tous les soirs au public de l’Opéra de Lyon en février en ouverture de la représentation de La Tosca. Pendant la projection, le chœur et l’orchestre jouent Va pensiero (chœur des esclaves de Nabucco) dirigé par Daniele Rustioni, chef permanent. 

 

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