Commune contre commune

Le théâtre c'est le conflit. Son usage immémorial dans la plupart des cultures humaines consiste - quand il remplit sa fonction, lorsqu'elle est désirée - à nous faire percevoir, ressentir et dépasser collectivement les modalités troubles, invisibles à l'œil nu, d'une situation difficile dont il fait apparaître le rôle que nous aurions pu, ou pourrions y jouer. C'est donc l'art de la relation.

Le Théâtre de la Commune Le Théâtre de la Commune
Le théâtre c'est l'art de la réparation des sociétés, du groupe humain, avec les êtres qui sont les maillons de ce groupe, les nœuds de ce tissu. Autant pour ceux que l'on nomme «public» que pour ceux qui le font, il doit être ce lieu où l'on voit enfin clairement que l'on aurait absolument pu être un(e) autre, son adversaire du moment par exemple, celui que l'on déteste ou qu'on redoute, la victime ou bien le bourreau. Que l'on aurait pu l'être, celui-là, qu'on en possède la potentialité, qu'on l'a échappé belle. Ou qu'on est passé à côté. Tout dépend des situations temporelles, géographiques, géopolitiques, humaines. C'est ce qu'il montre, enfin. Et qu'on ignorerait sans lui.

Le théâtre est une école où l'on apprend comment s'opère la construction de rôles que l'on a fort peu choisis, dans lesquels la société nous incarcère à double tour. C'est l'école de la relativité, du passage des pouvoirs, de la vie collective, la lutte pour exister, de la victoire du symbolique. C'est le dévoilement d'un mystère, celui de l'incarnation de l'idée par des personnes et des groupes d'humains. La psychanalyse fulgurante, tragique, rêveuse ou drôlatique, mais cathartique, d'une société précise en une époque donnée. C'est ce qu'il doit être. Tous ceux qui ont aimé ou aiment cet art d'un amour fou comme par exemple Marie-José Malis, savent qu'il est le creuset d'un savoir puissant sur la construction de l’individu en tant que rouage conscient d'une collectivité. Encore faut-il que ladite collectivité veuille s'y prêter. La nôtre n'en veut plus, elle ne croit plus qu'au divertissement et au chiffre. Elle ne se rend pas compte. Dans une société rongée de l’intérieur par cet acide ultralibéral qui détruit jusqu'à la notion même d'humanité, il devient un foyer brûlant où les passions de la résistance s'exacerbent, se déchirent. Il doit alors se retourner, redevenir ce qu'il est, réinvestir sa puissance transformatrice, sa force symbolique. Contre la quantité. Cela doit suffire à nous réunir.

Il était clair, dans les récits que me firent Gabriel Garran et Jacques Ralite qui me racontèrent tous deux la création du Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, depuis leur festival dans le gymnase municipal en 1960 jusqu'à ce qui devint ensuite un Centre Dramatique National, que le grand élan de la décentralisation théâtrale de l’après-guerre était alors loin d'être éteint. C'est portés par cet élan historique et cet esprit, que Ralite et Garran conçurent ce projet magnifique. Cet élan a fini par s'amenuiser peu à peu, et, comme on sait, la transmission de cette mémoire est défaillante.

Jack ralite Jack ralite

Les violents coups de boutoirs de l'ultralibéralisme mondial veulent achever d'en effacer les dernières traces, encore vives il y a deux décennies à peine. Bien sûr, les formes prises par le geste artistique sont toujours l'émanation d'une société et on ne saurait sérieusement lui demander de la transformer à lui seul. L'art de la relation, pour produire de la relation, doit être désiré, valorisé, porté par les humains organisés entre eux, hors, évidemment, de toute notion de rentabilité. C'était l'un des objectifs majeurs de l'idée d'un service public de la culture, l'une des nombreuses préconisations du mythique Conseil National de la Résistance. Marie-José Malis, aux temps obscurs que l'on traverse, fut accueillie en héroïne il y a quatre ans.

Et le conflit qui oppose aujourd'hui la direction et une partie des salariés de La Commune, dans ce lieu qui concentre les idéaux les plus puissants qui font du théâtre l'art « politique » par excellence, n'est autre qu'une alerte majeure. Je n'en connais pas tous les détails, mais j'en vois les conséquences désastreuses. Nous tombons, ici aussi, dans le piège. «Diviser pour mieux régner», n'est pas une plaisanterie. La manière dont le théâtre met en pratique le fait qu'il est un art politique (comme tous les autres, mais plus visiblement que d'autres), ne saurait jamais le réduire à être l’enjeu de conflits idéologiques au sein de la gauche.

Il est clair que les grands décentralisateurs du théâtre en France que j'ai rencontrés et interrogés, parmi lesquels Hubert Gignoux, qui dirigea le Centre dramatique de l'Est ou Jean Dasté, premier directeur de la Comédie de Saint-Étienne, n'auraient à aucun moment toléré un aussi sinistre malentendu que celui qui fait s'affronter aujourd'hui la direction du Théâtre de la Commune à son personnel. La mission de ces gens était la relation par l'art et ils étaient, c'est vrai, portés par une époque.

Si la société dans laquelle naît et s'exerce une pratique artistique n'attend pas de celle-ci qu'elle remplisse son véritable rôle, qui est de mettre en question ses dérives, de sublimer ses idéaux, de lui rappeler son passé, de la remettre enfin sur les rails de l'humain, aucune structure d'une telle envergure symbolique ne peut à elle seule créer les conditions d'un authentique partage. Le chantier auquel s'est attelé Marie-José Malis est colossal et elle le sait. Il lui faut une abnégation extraordinaire pour l'aboutir. Désirer, comme elle l’écrit que son théâtre soit «le lieu de l'art théâtral et de l'amitié politique », est un enjeu simple et sublime. À la condition extrêmement périlleuse et ardue d'accepter que cette amitié déborde ses propres options partisanes, pour partir à la recherche, comme l'écrivit Armand Gatti, de «l'Homme plus grand que l'Homme». Et le théâtre, d'après ce que j'en sais, ça sert à ça. Son idéologie, la seule, celle qui transcende toutes les autres, ça doit être la relation. Tout doit être mis au service de cette mission. Et cela doit anéantir toutes possibilités de conflits politiques entre des gens censés défendre des idéaux communs. Au-delà de tous les carcans de pensée. Sinon, cela peut, en effet, apparaître comme un conflit de classes déguisé (au moins sur le plan de ce que Bourdieu nommait le «capital symbolique») d'autant plus insupportable qu'il se déroule entre gens qui partagent ces idéaux généreux qu'on nomme «de gauche».

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Notre ami Olivier Neveux écrit : «Les réactionnaires ne sont pas celles et ceux qui défendent leurs conditions de travail, ce sont celles et ceux qui justifient la maltraitance au nom de l'art et la brutalité managériale par la beauté ». Peut-on vraiment contester ce jugement ? Non, on a beau faire, on ne le peut pas, il faut se débrouiller avec ça.

Et c'est très difficile. Marie-José Malis a accompli un travail vraiment remarquable avec des réfugiés. Il faut le dire, c'est sûr. On perçoit très bien sa droiture et la force de ses idéaux. Son alliance avec Alain Badiou est plus que pertinente, elle est intelligente et juste. Et l'on peut être certain que la banderole qui proclama un temps sur le mur aveugle du théâtre : « Cette grève n'a pas été votée, nous sommes fatigués des mensonges et du travail de sape, signée: Des salariés restés au travail dans ce lieu innovant fier et heureux de la beauté de son projet», émanait de gens sincères.

On apprend que depuis le 20 septembre le théâtre est en grève, mais les représentations se poursuivent. Sur les vingt salariés permanents hors direction, et trente-cinq équivalents temps plein en intermittence, douze ont signé, dit-on, la lettre de défiance contre sa directrice, envoyée aux tutelles en juillet. Huit autres seraient en grève et d'autres en arrêt maladie. Le travail colossal de Marie-José Malis continue donc, sans résoudre la contradiction. Le réel la rattrape, elle ne peut le nier.

Marie-José Sirach de L'Humanité évoque des «relations sociales et humaines dégradées au sein même de lieux que l’on pensait préservés.» Laisserons-nous cette époque toxique nous faire nous entre-déchirer, jusqu'à ce que le Léviathan nous broie en nous entraînant dans sa chute ? Non, nous qui parlons d'art, avons ici une responsabilité.

Mais Marie-José Malis n'est pas seulement sincère et courageuse, elle est entourée, dans sa recherche, de gens de grande qualité. Outre Alain Badiou, il y a son amie Sylvie Glissant, épouse du regretté Édouard Glissant, grand poète et philosophe, le penseur de la créolisation, et, entre autres, Michèle Antiphon (dramaturge), Katerina Thomadaki (plasticienne) Patrice Loraux (philosophe), Dimitri Weyl (psychanalyste), Hervé Nisic (cinéaste), avec lesquels elle a décidé d'organiser à l'automne 2019 une série de manifestations, heureuse initiative, autour de l’œuvre et des travaux de la chercheuse et philosophe Marie-José Mondzain, dont la pensée nous est précieuse, « pour construire un suspens, une halte permettant de croiser nos expériences, relancer nos questions et chemin faisant, partager des gestes de créations.» Mais ce suspens, cette respiration, cette halte, seront-ils un moyen de faire oublier le conflit en cours, de le voiler, ou d'en dissiper les effets ? Ou y entendra-t-on aussi la parole du personnel mécontent du théâtre, dont on pense bien par ailleurs qu'il n'est pas parfait (ni son syndicat, bien sûr), mais qu'une règle morale impérative, celle de l'art de la relation, celle du théâtre, devrait absolument inciter la direction à associer. Ne pas le faire, ne pas ouvrir, en cette période (ou après que le feu soit éteint, s'il l'est), le débat sur le gouffre qui semble séparer les intentions qui s'affichent du réel qui se vit, ne serait pas seulement contradictoire avec les idées défendues, mais très dommageable pour tous…

Je le dirai sans ambages, en assumant l'innocence du propos : le théâtre ne peut être autre chose qu'une agora au service de la collectivité entière, traversée par les questionnements et les conflits d'une société, dans un but d'émancipation peut-être, mais surtout, avant tout, de l'appréhension de ce qui nous constitue en tant qu'êtres humains pensant, ne reculant devant aucun obstacle, n'esquivant aucune difficulté. C'est par la rencontre de ces difficultés que nous devenons des humains. C'est ce que nous avons défendu pendant vingt-deux ans avec la revue Cassandre/Horschamp que j'ai eu l'honneur d'animer et c'est ce que je défends aujourd'hui avec L'Insatiable.

Léviathan dans la fresque Le Jugement dernier (Giudizio Universale) de Giacomo Rossignolo (vers 1555) Léviathan dans la fresque Le Jugement dernier (Giudizio Universale) de Giacomo Rossignolo (vers 1555)

Si, malgré la toxicité de l'époque, ce mot conserve un sens, le théâtre véritable ne peut qu’être de gauche. Une gauche moralement puissante, si ce n'est pas trop demander, qui sait utiliser le symbole pour construire du commun face à la déshumanisation en marche. Un commun vivant et zébré de contradictions, qui fabrique ce que l'on peut encore nommer un peuple. Le théâtre - ou devrais-je dire l'art - ne peut être fait, d'une façon ou de l'autre, que pour tous et par tous. C'est la condition de son efficace, inavouée mais absolue. Jean Vilar le disait ainsi : «une pièce de théâtre ne peut donner ce qu'elle a à donner que si l'ensemble de la société est représentée dans la salle.» Cela vaut pour ceux qui le font.


Ce qui se joue à La Commune est-il le signe que cet art de la relation serait, chez nous, au terme d'une lente agonie ? N'a-t-il plus, face au Léviathan, la force de jouer son rôle ?

Si c'est le cas, si nous acceptons la défaite, si l'on ne prend pas tout cela en compte, alors allons nous divertir. Laissons la machine à décérébrer accomplir son sinistre labeur.

Nicolas Roméas

 

 

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