Tentative de réécriture d'un manifeste pour la «culture»…

Jusqu'au dernier mandat de François Mitterrand, la culture a été l'un des piliers de la politique nationale et des programmes des différents partis français. Sincèrement ou non, pendant chaque campagne électorale, il était alors inconcevable de ne pas en parler, de ne pas avoir de projet, ne serait-ce qu'en termes de budget - et surtout d'orientations - du ministère créé en 1959…

© Olivier Perrot © Olivier Perrot
On pouvait à juste titre en contester les choix et certains effets, mais ce ministère a fait exister dans notre pays la réalité politique de ce qu'on considère trop souvent comme un domaine non prioritaire, voire un luxe. Cet état de fait n'a cessé de se dégrader depuis. En se voyant accoler le terme creux et ambigu de «communication», en subissant la dégradation générale de tous les services publics et en perdant son poids budgétaire, ce ministère a peu à peu perdu sa force et sa substance.

 Il est aujourd'hui dangereusement affaibli et il disparaîtra peut-être bientôt. Ce phénomène est directement relié à la place que nous sommes capables d'accorder à la «culture» dans l'ordre de nos priorités. Il est devenu presque impossible de faire entendre que le sujet est central et qu'aux côtés du combat écologique et des luttes sociales, ces questions qui touchent à l'être humain en tant que tel sont vitales pour notre avenir.

Comment est-il imaginable que lors de cette campagne électorale, aucun parti de la vraie gauche ne porte cette question avec la force qu'elle mérite? Comment est-il possible que la France Insoumise n'en fasse pas, avec la transition énergétique, l'un des piliers de son projet ?  La question est pourtant centrale. Serons-nous ou non en mesure de résister à l'offensive néolibérale qui détruit les outils servant à faire exister un être humain digne de ce nom ? Si nous ne réagissons pas à temps, ce désastre annoncé nommé transhumanisme inaugure la fin de la possibilité de se construire dans l'échange, hors d'une mécanique financière et marchande où le travail perd son sens et où la consommation est le seul horizon du citoyen.

Aucun pays du monde ne peut occulter la question. Si elle est cruciale pour le nôtre, c'est que depuis la Libération, du mouvement de l'éducation populaire à la mise en place du financement public de structures culturelles et artistiques en passant par le régime de l'intermittence, la France a su construire des outils précieux. Plutôt que les laisser se déliter sous l'effet des attaques néolibérales, nous devons les défendre et les proposer aux autres. Ces outils doivent être développés et adaptés au temps. Mais ils constituent un socle de combat : en rendant sa place au symbolique, ils permettent de résister à l'injonction universelle de rentabilité.

Ces outils constituent le service public de l'art et de la culture. Or, l'ensemble de nos services publics, inventés pour faire vivre des métiers et des activités indispensables à tous dont l'objet n'a rien à voir avec la rentabilité, est menacé de destruction. Mais on mesure mal l'importance de ce système de solidarité lorsqu'il touche des éléments dits «culturels». On perçoit mal le caractère essentiel de ces nappes phréatiques invisibles qui irriguent notre imaginaire commun et nous permettent de développer une sensibilité et une pensée en disposant de langages, de la langue commune aux langages artistiques, qui sont la matière première de notre construction en tant qu'humains.


Il faut relancer ce débat. Et avant d'entrer dans le détail de la mise en pratique d'une nouvelle politique culturelle, il faut affirmer qu'il s'agit d'un sujet majeur. Comme le dit et l'écrit la philosophe Marie-José Mondzain, la culture n'est pas un élément parmi d'autres de la vie d'une collectivité humaine, c'est «la condition même d'une vie politique». Une vie politique digne de ce nom, c'est-à-dire une vie des idées. Une mise en débats publics de différents points de vue, réflexions, aspirations, sur les modalités possibles du vivre ensemble, non une compétition entre rivaux concourant pour une place convoitée en raison du pouvoir qu'elle confère.


Dans tous les domaines, y compris ceux dont il est évident qu'ils doivent être protégés de ce fléau, de l'art à la psychiatrie en passant par l'enseignement public, l'évaluation quantitative, comme y insiste Roland Gori, prend le pas sur l'écoute et le dialogue. Il faut réaffirmer l'importance fondamentale des outils qui servent la sensibilité, l'intelligence, le développement de l'esprit critique. C'est par eux que nous n'en seront pas réduits à devenir des machines décérébrées incapables d'appréhender le monde autrement qu'avec des chiffres, tout juste aptes à produire et consommer au profit du capitalisme.

Ces outils s'appellent l'art et la «culture», même si l'usage de ce vocable devient de plus en plus difficile, en raison, en particulier, des clivages qu'il impose entre ceux qui  «en sont» et les autres. Nous parlerons volontiers d'«outils du symbolique», car cette appellation ouverte englobe des activités très diverses, de la philosophie à l'art brut en passant par la psychanalyse, dont le point commun est que leur mesure ne peut jamais être uniquement quantitative car ils travaillent des valeurs symboliques et ont pour but l'élévation des êtres. Chose qui ne peut s'évaluer avec des chiffres.


Il faudra ensuite s'attaquer aux différents sujets spécifiques dans le détail, de l'indispensable régime de l'intermittence à la place de l'art dans les cursus scolaires. Il faudra essayer de comprendre comment et pourquoi ce qui, en matière d'action culturelle et artistique, est négligé car invisible aux yeux des «grands» médias, est indispensable à nos existences communes d'êtres dotés d'une âme. Mais disons-le d'abord : ces outils et ces enjeux sont largement aussi décisifs que ceux qui concernent notre relation à la nature. Ceux qui les défendent sont aujourd'hui dans la même situation que René Dumont et ses amis en leur temps : leur sujet est fondamental, mais on ne les entend pas encore. On ne leur tendra l'oreille, comme il est d'usage, que lorsque de telles catastrophes auront eu lieu qu'il sera presque trop tard… Et sans doute, car il s'agit d'un combat sémantique, lorsqu'ils auront trouvé le mot juste, comme le fut en son temps celui d'«écologie», qui peut apparaître aux yeux de chacun, du savant au quidam, comme un catalyseur.


Il faut s'y coller dès maintenant avec sérieux, en ne se contentant pas de manier des chiffres. Une liaison doit s'opérer avec les militants écologistes sincères, car s'il faut «sauver la planète», on peut souhaiter qu'elle soit habitée par des êtres dotés d'une langue, d'une pensée, d'une sensibilité et d'un imaginaire, plutôt que par des robots d'apparence humaine. C'est de cela qu'il s'agit, il faut l'affirmer haut et fort. Non seulement d'être plus ou moins cultivés et «éduqués», dotés de capital symbolique, comme l'écrivait Pierre Bourdieu, mais de se battre pour être des humains, dans une période de guerre intense menée contre tout ce qui n'est pas rentable.

Nicolas Roméas

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.