Vas-y l'artiste

Souviens-toi de ce que tu fais là, de ce qui t’a amené là, souviens-toi de ce qui t’a nourri. Vas-y.

Souviens-toi de tes doigts tachés de peinture, du savoir de l’enfance, de tes oreilles blessées par un cri harmonieux, bercées d'un chant enveloppant, de ton cerveau contaminé de rage et de désir, emporté par des flux que tu ne maîtrises pas, dont il faudra faire quelque chose et qui feront de toi un humain si tu en deviens un. 

Photographie © Olivier Perrot Photographie © Olivier Perrot

Souviens-toi de ce que veut dire ce mot dont tu n’es pas sûr de vouloir, souviens-toi de ce qu’il ne veut pas dire, de ce qu’il ne peut pas dire, pas faire, pas produire, souviens-toi de ce qu’il empêche. Souviens-toi de la maladresse et de la grâce. Souviens-toi de l'éveil soudain.

Art, satori, de quel mot parles-tu ? Souviens-toi de ce qu’il fait jaillir et génère dans les crânes d’adolescents en fusion qui ont eu la chance de le croiser, d'en être percutés.

Souviens-toi (tu te souviens ?), qu’il laisse entrevoir un autre monde, vraiment, derrière ce voile quand il s’arrache comme l’affiche dans le métro, souviens-toi du rai de lumière derrière le mur de béton fracturé, souviens-toi de sa puissance dont on parle à voix basse de peur de l'éveiller, dont on se persuade que c’est une vue de l’esprit. Comment il fait fondre comme une forge ou un volcan ces forces qui ne devraient pas se rejoindre. Car c'est en effet interdit.

C’est le moment, camarade, sors la clef de la poche du vieux veston. Ouvre patiemment, laborieusement, consciencieusement, les très anciennes écoutilles qui grincent péniblement, les vieilles vannes rouillées qui retiennent et contiennent dangereusement cette masse d’énergie affolante venue de si loin qu’on n’ose presque pas y toucher. C'est effrayant. Toi seul, vous seuls, nous seuls, peux, pouvez, pouvons.

Souviens-toi du terreau profond, des nourritures secrètes, des simples mystères qu’il faut amener au grand jour, c'est un travail, au-delà de leur science et des savoirs brisés.

Souviens-toi de l’électricité dans le ciel. Souviens-toi des éclairs. De la lutte contre le grand mensonge, la lutte immémoriale. Des animaux et de leur indulgence.

Souviens-toi des maîtres et des disciples, des combats de titans qui nous ont menés jusque-là où s'entrechoquent toutes nos forces contraires.

Souviens-toi de la simplicité impressionnante ou risible des ancêtres qui parlent encore dans les villages avec des mots de vérité.

Souviens-toi de la source pure, restée intacte. Souviens-toi de George Orwell et d’Antonin Artaud, Miles Davis et Big Bill Broonzy, souviens-toi de Allan Ginsberg.

Souviens-toi de ces aventuriers dont tu as voulu faire partie. Souviens-toi de ce qu'ils savent. Souviens-toi que pour le dire il leur faut inventer des langues. Ce qui se passe aujourd’hui n’a rien de rationnel, on a besoin de toi camarade. Si tu n'es pas à cet endroit, rien n'est possible. Ne sois pas lâche, c'est pas le moment. Rappelle-toi les vieux mantras de tes vieux prêtres, surannés, peut-être, toujours là, comment ils t’impressionnent encore et marquent les esprits quand ils s’ouvrent, comment ils agissent.

Souviens-toi du court-circuit entre tout ce qui se passe ici et toi-même à ce moment précis. Souviens-toi de l'instant présent. Souviens-toi de ton désir toujours inassouvi, dans cet instant précis, millimétrique, à l’intersection exacte entre l’histoire humaine et ton chemin minuscule et labyrinthique.

Descends dans la rue et fais ton art. Fais-le.

Descends dans la rue et fais cet art qui va bien au-delà de ce qu’ils appellent art et devient autre chose et ne peut se faire sans notre peuple qui est nous-mêmes. Quitte ta famille, comme disait Blaise Cendrars, quitte le confort de ce mot protecteur pour retrouver cette putain de source et faire enfin la jonction au grand jour.

La vraie convergence des luttes se fait en profondeur dans les soubassements, la pénombre, le secret de cette sincérité interdite, à cet endroit où rien ne se distingue encore. Chacun le sait et rares sont ceux qui peuvent le dire. C'est ton boulot.

Photo © Olivier Perrot Photo © Olivier Perrot
Descends dans la rue, dans les villes et les villages, descends dans les champs et les bois, descends juste en bas de l’escalier, descends juste de quelques centimètres et fais ce que tu dois faire, ne sois pas si timide, descends, et si ce mot possède un sens, donne une chance à ton d’art d’être un art. Au moins une fois, dans ta vie et dans l’histoire des Hommes. Il suffit d’une fois.

Comme si c’était une dernière chance. Descends dans la rue et fais exploser notre imaginaire corseté avec le soin le plus extrême, une infinie délicatesse, la plus inimaginable finesse, celle qui normalement n’a plus cours. Celle qui pour eux ne doit plus avoir cours. Celle qui consiste à rappeler simplement que ce qui fait un monde c'est la très précieuse relation de chacun à chacun.

C’est le moment. Donne, donne, donne ce que tu n’as jamais osé donner. Fais éclore ce qui a été déposé en toi il y a si longtemps et qui a cheminé jusqu'à ce lieu, dans cet espace-temps impossible. Montre clairement aux yeux de tous que c'est essentiel et sans aucune gravité, qu’il ne s’agit que d’un trésor commun et qu'il est actif et vivant. Montre que ce trésor ne t’appartient pas, mais à tous, qu’il n’est la propriété d'aucune tribu. Ouvre, ouvre, ouvre la malle. Ne fais pas le con. Souviens-toi du testament jamais écrit, partout présent, et du devoir d'héritage.

Montre que cette saloperie dans laquelle ils sont enfermés est dérisoire et minuscule, la version terriblement désolante de l'être humain, risible, désespérante, pas d'être humain, juste une erreur fatale à laquelle on peut échapper. On ne peut pas se permettre de dilapider le trésor. On ne va pas dilapider le trésor. Le trésor est en mouvement, il n'est caché nulle part. Montre qu'il y a autre chose, bel et bien autre chose, bel et bel et bien autre chose, au-delà de toutes illusions, et que même si tous le savent bien, toi tu sais que ça peut se faire. Et c'est à toi de faire le job.

Montre que tu sais à quel point les danseuses de l'Opéra sont bouleversantes dans le froid de l'hiver parisien, à quel point les orchestres et les fanfares qui jouent dans les rues de la révolte populaire, sont la plus haute expression de notre humanité, de notre intelligence, de notre sensibilité commune, patiemment construite durant des siècles et des siècles de labeur incessant. Montre que tu sais que ça ne suffit pas, que c'est un bon début mais que ça ne suffit pas, qu'il faut inventer quelque chose, et que cette chose à inventer est juste là, sous nos pas, sous nos yeux, c'est la jonction. C'est le rôle de celui qu'on appelle un artiste.

Nicolas Roméas

www.linsatiable.org (Les Causeries Nomades le 22 mars)

 

 

 

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