Ébauche de réflexion sur la «théorie du complot»

Les complots à grande échelle dont on entend souvent parler existent-ils, ou sont-ils obligatoirement le fruit d'imaginations "paranoïaques" ? Évidemment que des complots existent, ils ont toujours existé, depuis les premières civilisations, chacun le sait, mais l'usage de cette dénomination est dépendant de l'endroit où l'on se situe.

Sauf autodérision, je n'appellerai sans doute pas "complot" ce que je trame moi-même avec mes alliés et que je considère comme de la légitime défense, j'appelle complot ce que je peux percevoir de l'extérieur comme une alliance en vue d'aller contre mes intérêts et ceux du groupe auquel je pense appartenir. Il se trouve que dans la majorité des cas, les gens qui composent les alliances en question et dont les intérêts convergent en tirent beaucoup de pouvoir, ce qui donne l'impression qu'on ne peut rien contre eux. Mais il faut comprendre que de leur point de vue, ils agissent la plupart du temps de façon tout à fait "naturelle" : eux ne vivent pas ça comme un "complot" mais comme la simple défense de leurs intérêts de groupe et de classe. Comme nous parlons de gens qui ont beaucoup de pouvoir, qui peuvent agir dans l'ombre, souvent sans avoir à rendre de compte à personne, on peut facilement imaginer de l'extérieur qu'ils fomentent des "complots". Mais ce ne sont en fait que des actions concertées dans le cadre de regroupements d'intérêts, sans aucune morale mais aussi sans véritable pensée, où les valeurs éthiques ne dépassent jamais les intérêts de la classe et du groupe auxquels ils appartiennent. Une vraie pensée desservirait leurs intérêts immédiats  (comme disait Sartre, penser c'est aussi penser contre soi-même). D'autres s'exerceront à tenter une analyse géopolitique, sociologique, anthropologique et historique de leur comportement, pas eux.

complot
De l'intérieur, les "puissants" veulent donc simplement mettre en œuvre une stratégie "légitime" à leurs yeux pour servir leurs intérêts étroits, eux qui se pensent plus malins que les autres et croient savoir qu'il est inutile de rêver. N'oublions pas que ces gens qui ont beaucoup de pouvoir n'en ont pas toujours eu autant et ils ont pris le pli de la défense acharnée de leurs intérêts, ils continuent à se comporter comme s'ils étaient face à des adversaires qui veulent leur peau. Même si nous, nous les considérons comme ultrapuissants, ils ne se vivent pas comme ça. Ou plutôt, ils n'oublient pas le chemin parcouru, ils savent que le pouvoir n'est jamais acquis, qu'il doit être défendu pied à pied sans relâche, jusqu'au bout. Et si nous nous efforçons de penser en termes d'histoire et d'avenir de l'humanité, sur le temps long, ils "pensent" (ou plutôt réagissent) en termes de rapports de force immédiats, toujours dans le court terme, celui de la bagarre. Ces espace-temps n'ont rien à voir entre eux. Ils ne pensent pas forcément autant que nous. Ils n'en ont pas besoin pour défendre efficacement leurs intérêts, le pouvoir allié à la tactique et à la stratégie leur est tout à fait suffisant, ça compense l'absence de pensée. Le complot, c'est une vision qui appartient à ceux à qui les choses semblent échapper, la plupart du temps ceux qui n'ont pas de pouvoir, mais en revanche de l'imagination.

Bricoler des stratégies, construire des alliances, les humains ont toujours fait ça depuis la nuit des temps, et ce n'est pas la remise en selle déjà ancienne de la "plot theory" par des théoriciens nord-américains néolibéraux dans le but plus ou moins conscient d'interdire ou rendre difficiles les investigations qui pourraient les gêner, qui va faire disparaître cette tendance de l'humanité. Elle fait partie intégrante de la réalité humaine. Et si cette tendance récurrente est occultée de notre perception commune de la vie sociétale par un interdit de la pensée, nous n'en percevons qu'une partie. Mais bricoler une stratégie sur la base d'un pouvoir réel n'est évidemment pas la même chose que le faire en situation de faiblesse.

Comme les "dominés" projettent sur l'adversaire leurs propres schémas de pensée, et qu'ils manquent d'informations fiables, ils élaborent des cheminements complexes qui n'existent pratiquement pas, parce que les "puissants" n'en ont pas besoin. Et il est facile dès lors, puisque beaucoup de choses sont effectivement brouillées et/ou cachées et que l'imagination est là pour suppléer ce manque, de se lancer dans des délires sans fin qui permettent ensuite de discréditer très facilement leurs auteurs en les traitant de "complotistes". Ce qualificatif agit comme une barrière infranchissable un peu à la manière du fameux "point Godwin". L'interdit de pensée posé par le syntagme "théorie du complot" (plot theory) permet de mettre dans le même sac tous ceux qui cherchent raisonnablement à comprendre les rapports de force et les enjeux de pouvoir, et ceux qui se laissent emporter dans des délires sans limites. C'est donc un bouclier imparable pour les puissants, qui n'ont pas besoin de comploter ni même de réfléchir pour être puissants et qui assistent avec satisfaction au naufrage des dominés, noyés dans les flots d'une imagination inquiète qui s'efforce de combler leur ignorance.

Mais les "complots" qui sont aujourd'hui dénoncés de tous côtés ont une caractéristique nouvelle d'importance, c'est que leur rayon d'action semble concerner l'ensemble de l'humanité et la planète entière. Les "conspirationnistes" du passé ont fait beaucoup de dégâts mais ils n'allaient pas tout à fait aussi loin dans leurs extrapolations, ou lorsqu'ils le faisaient ils ne convainquaient que leur propre camp et ces visions semblaient aux autres excessives ou mensongères, ils étaient peu crédibles aux yeux de ceux qui gardent la tête froide. La survie de la "planète" n'était pas alors en jeu dans les esprits comme c'est le cas aujourd'hui. Cette différence est avant tout due au fait que le danger ressenti, sur le plan de l'écologie, du bouleversement climatique, des pandémies... et de façon générale de la déshumanisation de nos sociétés, s'est peu à peu élargi à la dimension de la "globalisation" actuelle dont personne ne peut nier les effets.

Tout le monde aujourd'hui peut ressentir l'imminence de ce danger, à l'échelle mondiale, et chacun peut constater qu'il est principalement dû aux méthodes employées partout dans le monde par les tenants du système capitaliste qui détiennent les clefs de l'information et de la plupart des "exécutifs" d'États. La confusion des données est aujourd'hui à son comble, sur beaucoup de sujets il est de plus en plus difficile de s'appuyer sur des vérités irréfutables. Les approximations et les mensonges surgissent de tous les côtés : le "conspirationnisme" contemporain est donc une réaction logique, même si elle est désordonnée, à un sentiment d'impuissance grandissant des populations. Naturellement cette confusion est cyniquement utilisée par les capitalistes, comme on l'a vu (entre autres, mais de façon éclatante) dans le cas de Trump, pour brouiller les pistes et enrayer la réflexion de leurs adversaires.

C'est un pouvoir qui s'appuie sur la confusion des esprits et qui, contrairement à des dictatures qu'on a connues dans le passé, n'est même plus porté par une pensée centrale, une doctrine publiquement assumée, parce que la "pensée capitaliste" est devenue insoutenable. La conscience générale des désastres écologiques, sociaux et économiques en cours fait qu'on ne peut plus aujourd'hui convaincre aucune personne sensée de la validité du système capitaliste, il ne lui reste donc plus qu'à entretenir la confusion et à surfer sur elle. Une fois qu'on a mis dans le même sac pour les discréditer tous, ceux qui s'interrogent raisonnablement en faisant la part du réel et des fantasmes et ceux qui délirent en mêlant un ressentiment personnel à leur analyse, le champ est libre pour les capitalistes et leurs obéissants soldats. Le ressentiment en question est sans cesse aggravé par des injustices flagrantes et bien réelles qui sont très utiles pour susciter une colère impuissante et donc embrumer les esprits. Devant une injustice insupportable, on cherche à forger une pensée solide pour pouvoir la combattre ensemble, et si l'on ne dispose pas des éléments pour le faire, parce que la confusion règne, la porte est ouverte aux délires. Ces délires peuvent ensuite, facilement, être balayés d'un revers de la main par les "puissants" et leurs affidés, en même temps que certaines réalités.

À suivre...

Nicolas Roméas

 

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