Déchirement

Soudain, après des décennies de soumission et de déperdition, on touche à l'essentiel, par des voies détournées comme c'est toujours le cas. Un drôle d'uniforme jaune, laid, assez pathétique, libère le flux de la parole entre ceux qui ne pouvaient entrer en contact que dans le conflit ou la tentative de convaincre, sans issue, chacun prisonnier d'un sac de nœuds inextricables.

© Olivier Perrot © Olivier Perrot
Ce sac est déchiré. Ce miracle du déchirement ne donne aucune garantie de rien, on peut même redouter le pire. Ça montre simplement qu'il y a de l'humain en action et c'est ce qui importe. À un moment de notre histoire ça s'est appelé éducation populaire. C'est sage, c'est simple, ça semble trop sage, beaucoup trop sage et simple. Une utopie un peu enfantine qui fait ricaner les esprits tordus que produit cette société, dont les nôtres quand on n'y prend garde.

Mais c'est quoi cette pratique qui semble ancienne, poussiéreuse, que peu de gens parviennent à entendre et à considérer dans le présent ? Au sens étymologique, une chose simple, trop évidente pour être acceptée par nos esprits pervertis, action lumineuse et puissante que nos Gilets Jaunes tentent de mettre en chantier, avec toute la maladresse possible. Une maladresse inévitable, qui, parfois, confine à la grâce. Une tentative d'apprendre à vivre, ensemble. En s'efforçant de slalomer entre les pièges tendus par les cyniques, de penser le monde à partir de valeurs qui résistent à leurs consignes mortifères. Des valeurs issues du vrai bon sens, la «common decency» dont parlait George Orwell, celles des «experts du quotidien» qu'honora l'ami Jack Ralite.

Parce que leur ambition est, intuitivement, vertigineuse. Parce que leur horizon est la reconstruction, l'intelligence d'un peuple, ils sont les adversaires absolus de la société perverse. Si leur parole est entendue par tous, c'est la chose la plus dangereuse que les pervers peuvent trouver sur leur route. C'est pourquoi ces grands naïfs sont pourchassés comme des fauves. Quand les mensonges ne suffisent plus, il faut blesser. Rien de nouveau. Il faut faire avorter par tous les moyens ce processus de grande conversation entre des gens très divers, dans la marmite où convergent toutes les colères. Cet alambic où les meilleures idées pourraient l'emporter pour peu qu'on leur en laisse le temps.

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Cette naïveté est une puissance immense si on la laisse aller jusqu'à son but, qui n'est pas une fin, mais une pratique, celle de l'intelligence collective. Et laissez-moi vous dire qu'il y a de la beauté là-dedans. Chacun le sait, le perçoit au fond de lui, mais on s'interdit de le penser, car on se sentirait idiot. La beauté est l'adversaire absolu des pervers. Pervers dont nous faisons partie tant que nous ne donnons pas un coup de pied au fond de la piscine. Car pour retrouver la beauté, la perversité doit être dépassée. Je n'écris pas qu'il faut se l'interdire, mais il faut dépasser ce stade qui n'offre aucune issue, rien d'autre que le pouvoir.

Car cette perversion-là s'appuie sur le pouvoir, elle ne tiendrait pas autrement.

Si elle peut stagner à un stade incroyablement médiocre c'est qu'elle s'appuie sur son pouvoir, un pouvoir qui fait peur.

Son adversaire, ce sont ceux qui ne reconnaissent pas ce pouvoir, même lorsqu'il est monstrueusement puissant. Sans pouvoir, cette perversion-là est ridicule. Quand elle a le pouvoir, elle effraye.

Alors.

Un travail colossal. Nous n'en avons pas la force, nous sommes chétifs et beaucoup trop naïfs. La violence de l'égoïsme nous écrasera toujours. Ça a toujours été comme ça, depuis l'école. Je me souviens de ces cyniques à l'avenir assuré que je ne comprenais pas, à qui je n'avais rien à dire dans mon lycée bourgeois, dans cet écosystème qui n'était pas le mien. Accidents de l'histoire intime. Félures qui ouvrent un décalage. Ils sont au pouvoir aujourd'hui et je sais qui ils sont.

Seul un moment de notre histoire où l'avenir de l'humanité est réellement en jeu peut donner le sentiment qu'on doit y aller, qu'on doit absolument y aller. Tous ces esprits si différents, appelés à se rejoindre là où ils ne vont jamais que dans la solitude, au centre de soi-même, là où l'on se croyait isolé. Sur ce rond-point. Sur ce rond-point métaphysique que ne renieraient ni Tzara ni Debord. Seul le sentiment d'être au pied du mur peut donner le courage de s'y coltiner. Ça n'arrive pas tous les jours, ni tous les millénaires. Car la chose est immense et quasi-impossible. Et cette impossibilité rend possible d'y croire. Ce que je viens d'écrire a-t-il un sens ? Oui, mais un autre sens : lorsque les choses paraissent possibles, alors que la situation demande un effort gigantesque, l'énergie requise pour des actes de transformation profonde n'est jamais mise en route. Comme en psychanalyse, c'est le désespoir absolu qui rend possible la mobilisation d'une masse d'énergie qui dormait.

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Travailler à ébranler une perception du monde qui donne la sécurité d'une «identité», c'est s'attaquer à des enkystements d'affects qui prennent l'allure fallacieuse de la raison. Pour trouver l'énergie nécessaire, pour avoir la force de la puiser, il faut être désespéré.

La grandeur de la chose n'a rien à voir avec la politique politicienne, il faut se préserver des bavards qui veulent s'en mêler, parlons en dehors d'eux, ne les laissons pas approcher, ils ne peuvent qu'abîmer le propos. La grandeur de la chose tient à un besoin extrêmement profond de l'être humain, ce qu'on nomme, avec d'autres, la relation. C'est ce dont nous sommes faits, ce qui nous tient en vie, nous fait frémir, trembler et jouir. C'est une dynamique, non un état. C'est ce que veut effacer la culture de l'individu enfermé en lui-même. L'individu existe, il a sa propre histoire, des choses à défendre, aussi, contre les autres, mais cette histoire est en mouvement, en perpétuelle transformation, et ces choses changent de place et de valeur en fonction des rencontres. C'est ce qui fait l'intérêt d'être un humain. Sinon pourquoi lire, pourquoi s'intéresser à l'art, pourquoi parler ? En se repliant sur des frontières qu'il n'a pas choisies, l'être renonce à son humanité et s'étiole peu à peu. C'est pourquoi la notion débile (au sens étymologique) de «transhumanisme» trouve un écho dans cette société qui renonce à l'humain. Car on ne peut le mettre en compétition avec des machines qu'en le privant de sa capacité à imaginer.

Et c'est ce qui a lieu.

Des années, des décennies, qu'avec une bande d'utopistes, nous tentons de faire entendre qu'il ne s'agit pas seulement de sauver ce qu'on nomme la «planète», mais d'abord l'être humain, c'est-à-dire un imaginaire, un regard, une possibilité de concevoir notre présence ici, sur terre, parmi les autres et leur mystère irréductible dont se nourrit notre âme.

Le malentendu (le mot est faible, c'est une méprise gravissime) c'est que lorsque nous parlons de «culture», lorsque nous commettons l'erreur de prononcer ce mot, chacun l'entend au sens que la bourgeoisie a fini par imposer avec sa pratique «d'excellence», réservée à l'«élite». Une «élite» autoproclamée et bien peu méritante. Et ce dont nous voulons parler avec le mot «art», aussi abîmé par l'usage et difficile à employer, c'est de relation, de rien d'autre. De la possibilité de voir le monde avec les yeux d'un autre, qui travaille à sa façon notre imaginaire, invente des langages en usant de symboles qui sont notre trésor commun. Des langages pour en dire plus que la langue ne peut dire. Car danser, dessiner, chanter, comme disait l'autre (justement), ça vient aux enfants bien avant qu'ils ne sachent parler.

Retrouver l'esprit du collectif sans esprit de parti, ressentir la chaleur d'un groupe qui s'est choisi, plaisir presque interdit et rendu impossible, exploser l'atomisation. Délaisser les écrans, enjamber les barrières, parler enfin vraiment, sans chercher à prendre le pouvoir. S'emparer du symbole ou en construire pour aller plus loin que les mots, retrouver la source, l'origine mythique, archaïque au vrai sens du mot, du lien aux autres et de notre présence dans l'univers. Et c'est cela faire peuple, au-delà de toutes les luttes sémantiques. Reprendre en main la question de notre présence commune sur la terre. Et de la vraie beauté de l'interdépendance, de ce besoin vital que nous avons les uns des autres.

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Et sous de futiles prétextes de prix du pétrole, passer brusquement par-dessus des années, des siècles, des millénaires d'écrasement des classes laborieuses et plus généralement de l'esprit, bousculer le cynisme des décervelés, le désarmer. Prendre le temps d'affiner ensemble nos pensées, avouer parfois ce qu'on ressent, apprendre ce qu'on ne sait pas et délivrer ce que l'on sait, parler de nos rêves communs en sortant tout ça des catégories en béton - de génération, d'idéologie, de profession et de milieu - imposées sans relâche par de pauvres pervers, souffrant, sans rémission possible, de la terrible maladie de la quantité et du chiffre.

Nicolas Roméas

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