De l'ignorance de ceux qui croient savoir

Je n'achète jamais Libération (que je vendais dans la rue, à ses débuts, dans ma jeunesse), c'est aujourd'hui devenu un allié du pire, qui a appelé, par exemple, à voter pour «M le Maudit».

Je viens de voir passer sur internet, dans leurs «débats» une tribune dangereuse et idiote d'une certaine Sabine Prokhoris, «philosophe et psychanalyste» (!) contre François Ruffin. Cette femme, à qui de malheureux analysants font confiance - ne comprend strictement rien à ce qui se passe dans le pays. Elle n'est même pas assez maline pour envisager que lorsque Ruffin parle de «haine», cela ne concerne pas une personne, mais ce que M représente symboliquement dans la vie du pays. Elle ne comprend pas qu'il s'agit de politique. On peut être psychanalyste et avoir, aussi, une réflexion politique.

Ce n'est pas son cas.

Cette femme, qui prétend aussi être «philosophe», n'a visiblement aucune idée de ce que peut être une pensée politique, une pensée où sont analysés des rapports de force qui vont bien au-delà des personnes. Elle évoque une «hostilité radicale» «grimé[e] en inquiétude pour le pays». Voyez-vous, Sabine, cette inquiétude pour le pays, partagée par beaucoup d'autres, n'a pas du tout besoin d'être «grimée» pour se transformer en une hostilité - légitime, justifiée - à ce pouvoir ultralibéral… Si le rapport vous échappe, c'est que votre inquiétude n'est pas suffisamment forte (ou votre intérêt pour le peuple très relatif).

La plupart des arguments développés dans cette tribune sont la marque d'une incompréhension de ce qu'est un combat politique. Et sans doute aussi d'un mauvais usage des concepts psychanalytiques. Écrire qu'évoquer «la France d'en bas» serait paternaliste, c'est (comme Enthoven qui croit que les manifestants se soumettent lorsqu'ils retournent le symbole de l'agenouillement mains sur la tête) ne pas comprendre l'usage militant qu'on fait des mots ou des images de l'adversaire pour les retourner contre lui. Prétendre que la colère contre l'oppresseur est comparable à celle qui faisait de «mauvais objets […] des juifs, homosexuels, étrangers», c'est ne pas comprendre que la révolte envers les puissants n'a rien à voir avec l'écrasement du faible. Que c'en est même tout le contraire.

Gilets jaunes à un rond point © La Voix du Nord Gilets jaunes à un rond point © La Voix du Nord

Offrir une tribune publique à une pensée aussi faible est vraiment un signe de déclin. Les psychanalystes qui réfléchissent à l'état du monde, qui ne se contentent pas de tout ramener en permanence à des problématiques individuelles, qui savent qu'il existe aussi une dimension collective dans la vie des êtres humains - ce qu'on appelle la politique -, sont très certainement meilleurs praticiens que cette dame. Les parcours personnels sont essentiels, mais là, ça n'est pas du tout le sujet. Libération s'enfonce de plus en plus dans l'insignifiance en publiant de pareilles stupidités, et ne mérite vraiment plus son titre. Cette tribune fait évidemment partie de l'arsenal du découragement du mouvement en cours. Mais les positions réactionnaires ont-elles besoin de se cacher derrière un pseudo savoir pour s'affirmer ?

 

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