Offrande de Julien Blaine

Julien Blaine va jusqu'au bout, tout à fait jusqu'au bout du bout, et ça, c'est extrêmement rare, dans cette époque très spécialement calamiteuse, les êtres qui vont jusqu'au bout du bout d'une démarche artistique vécue comme un geste d'humain qui agit dans, qui agit sur, avec, sa société. Jusqu'à ce qu'on le voie clairement, qu'au bout il n'y a pas de fin.

Comme le savaient les anciens maîtres Chinois, aller jusqu'au bout d'un chemin c'est rejoindre le début d'un autre, trouver l'éternel renouvellement de la marche, d'un pas que rien ne peut épuiser, sans fin, enfin, délesté du fardeau de l'égo et du temps.

Julien Blaine © DR Julien Blaine © DR

Ne pas s'arrêter en route, ni truquer la dramaturgie pour céder aux lois du spectacle. Julien Blaine a fait énormément de choses belles, désinvoltes et savantes, puissantes, généreuses, invisibles et tonitruantes, au long et en large de son parcours de constructeur bruyant et timide, d'histrion subtilement mal élevé, d'observateur discret, de joueur délicat au jeu de la vie. De filet d'eau et de cascade.

Julien Blaine a évidemment beaucoup compté dans l'invention de la poésie-action, dans la vie culturelle et artistique comme on dit de la grande Marseille, de ce pays, du monde entier, dans un rhizome secret, creusant les souterrains, très actif, dans le dialogue que personne ou presque n'ose ouvrir, entre la science et la poésie, habitant la poésie vraie, seule capable d'absorber, de transfigurer, de distiller, d'alambiquer les chocs du réel qui autrement seraient mortels.

Julien Blaine pourrait sagement thésauriser son œuvre, la nimber d'un voile de prestige, contredire comme beaucoup sa démarche initiale, en gérant celle-ci de façon judicieuse et maligne, la disposer finalement en surplomb de la vie et du temps, la valoriser pour ce qu'on pense être l'éternité, s'affaler, las et assez satisfait, dans un trône de gloire protecteur et inaccessible. Nier habilement son élan primordial, avec l'ironique indulgence de l'âge pour les pulsions, renoncer comme la plupart des autres à aller jusqu'au bout du bout, aux ultimes conséquences du choix premier, tout au bout du chemin, là où apparaît un autre chemin.

Il nous offre ses œuvres. Vous avez bien lu, il les offre. Il ne leur donne pas de valeur monétaire.

Alors en vérité Julien Blaine jette une bombe sur le stock exchange du marché de l'art en temps capitalistes, au milieu du grand bazar des valeurs frelatées. Une bombe chargée d'un ingrédient rare très peu coté, plus du tout coté, plus du tout, qu'on appelle la sincérité. Jaillie brute de décoffrage comme une paire de baffes administrée au bon moment, plus puissante que mille théories sur l'art.

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Julien Blaine ose considérer que la valeur de ces œuvres est bel et bien purement, strictement, entièrement, de l'ordre du symbole, du début à la fin, de haut en bas, de part en part, et absolument pas du tout quantitative, adaptée aux normes, soumise aux hiérarchies du pouvoir, de l'argent.

Le symbole, rappelons-le, est ce qui permet aux humains de se connaître en tant qu'humains.

Il montre magnifiquement que cette œuvre, faite de gestes inachevés, de traces, de chutes éternelles, de regard sur les origines, d'ouverture aveuglante, ne peut jamais se mesurer autrement qu'avec les outils du symbole, jamais, et cela jette une lumière puissante sur le chemin parcouru, et lui fait gagner tout son sens. Julien Blaine retourne radicalement à la racine, là où ça pousse.

Disons-le avec simplicité, cet acte est révolutionnaire, c'est un geste sacré, si l'on ose employer ce mot. Un geste fulgurant qui éclaire, nimbe de vérité le parcours d'une vie et le lance vers l'avenir.

C'EST ICI QUE ÇA SE PASSE...

Nicolas Roméas

www.linsatiable.org

 

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