Nicolas Roméas
Acteur culturel, auteur, Nicolas Roméas fait aujourd'hui partie de l'équipe de bénévoles du site L'Insatiable (www.linsatiable.org) en tant que rédacteur en chef. Il participe également à la nouvelle revue L'Insatiable papier.
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Billet de blog 16 oct. 2021

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Manipulation politique de la souffrance

Le pouvoir politique - en Occident, mais pas uniquement bien sûr -, s'appuie sur le maintien et le renforcement de certaines pathologies mentales dans une partie de la population. En les "dépathologisant" et en leur accordant une existence officielle dans le champ politique commun, il en fait les alliées indispensables à son propre maintien.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les dispositions psychologiques qui poussent à se haïr soi-même et à rejeter l'autre du même geste, ne sont pas seulement des points de vue névrotiques issus de refoulements, de frustrations chroniques explosant dans une hubris exacerbée, explicables et auxquels on pourrait tenter d'opposer des arguments raisonnables.

Illustration 1
Francisco de Goya - Saturno devorando a un hijo

Ce sont aussi de graves pathologies plus proches de la psychose que de la névrose, liées à des traumas anciens provoquant une vraie perte de repères. Parfois profondément enkystées non seulement dans l'être, mais dans le terreau des familles, elles ont avant tout leurs racines dans l'histoire de nos sociétés, des causes psychosociales - les nombreuses séquelles de l'oppression.

En donnant pignon sur rue à leurs manifestations délirantes contre lesquelles toute argumentation est vaine - puisque ce n'est pas de l'ordre de la pensée -, le pouvoir (une classe et ses médias) fournit, de façon à brouiller les pistes et se renforcer, une légitimation officielle à l'expression de ces  pathologies non diagnostiquées.

Jamais vraiment considérées en tant que pathologies, elles peuvent ainsi se développer sans frein, sévir et contaminer autour d'elles. Cela mène infailliblement à l'idéologie délétère couramment nommée extrême-droite. Cette fausse reconnaissance, cette "normalisation" politique de la maladie qui rend acceptable la haine psychopathique de l'autre et fait de celui qui la porte un interlocuteur crédible, servira en temps voulu, par le truchement de ses champions médiatiques, d’effrayant contrepoint et de facteur de division du peuple. Celui-ci, ignorant ou oubliant où sont ses adversaires, s'étripe et s'entredéchire furieusement. C'est dans la faille ouverte par cette division entre une extrême-droite ignorante et autodestructrice et ces révoltés avides de justice qu'on qualifie faussement d'ultra-gauche, que se dessine le chemin emprunté par les authentiques responsables et gardiens de son malheur.

J'ajoute en passant que si la rencontre en forme de ronds-points initiée par les Gilets Jaunes fut si violemment réprimée, c’est qu'elle travaillait efficacement à colmater cette mauvaise fissure.

Nous sommes donc incités à considérer comme des points de vue politiques recevables des symptômes de pathologie mentale. Sur cette base falsifiée, les néolibéraux, dont le projet est ouvertement et totalement destructeur de l'humain, n'auront aucune difficulté (principalement en temps électoral) à apparaître comme raisonnables, en donnant l'impression qu'ils peuvent équilibrer le jeu.

Une société où l'on peut se croire sain d'esprit tout en militant (et/ou votant) pour de monstrueux pervers manipulateurs présentés comme des personnages politiques acceptables, encourage une certaine "folie", un profond mal-être chronique, ancré et endémique, à ignorer sa dimension pathologique et à se chercher indéfiniment ennemis et boucs émissaires. Pour le dire simplement : une doxa officielle laisse entendre à des personnes malades qu'elles sont légitimes à exprimer publiquement les symptômes de leur maladie comme n'importe quel point de vue raisonnable. Ainsi socialement légitimées, elles sont abandonnées à elles-mêmes, elles ont servi. Un phénomène qui se déploie à tous les étages de la collectivité.

À qui peut bien profiter le crime, à qui cette confusion est-elle utile en dernier ressort, sinon aux véritables détenteurs du pouvoir ? Les rapaces ultralibéraux mondialisés ne se contentent pas d'utiliser les faiblesses du peuple, ils les entretiennent et les aggravent à leur profit.

Dans ce sens, et bien que celle-ci ait énormément évolué depuis ses débuts, le parcours initié par la psychanalyse est un outil majeur d'effort civilisationnel. Des premières expériences de Freud jusqu'aux travaux d'Erickson ou de François Roustang, en passant par la psychothérapie institutionnelle, ce travail colossal qui traverse les deux derniers siècles, consiste à placer l'être humain face à lui-même sans jamais le discriminer négativement, mais en ne lui laissant pas la possibilité de dériver vers les échappatoires désastreuses, notamment politiques, qui abîment profondément nos sociétés. Se soigner, c'est soigner la collectivité.

Nicolas Roméas

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