Écrit de jeunesse

Je voulais dire ce qui est difficile à dire sur cet instant, l'interstice où les choses se passent et où les situations se renouvellent. L'endroit où les polarités se touchent, où jaillit l'étincelle. Là où c'est en mouvement, où ça n'est pas fixé, où l'instabilité devient fertile, créatrice, enfin. Parce que je le cherchais en moi.

Être humain - Photogramme d'Olivier Perrot Être humain - Photogramme d'Olivier Perrot
Il fallait que j'échappe à l'amalgame certes riche mais toxique et non choisi d'où je naquis, dont la gangue gênait le libre exercice de mes gestes et que je ne parvenais pas à transformer, cette marmite de mots dans laquelle j'ai, trop, longtemps mijoté. Je savais que j'approchais de cet instant qui reculait au fur et à mesure de l'approche, au seuil des choses c'est comme ça, phénomène cinétique qui est là pour dire qu'il n'y a pas de lieu, d'aboutissement, de ligne d'arrivée, juste un état.

Tant de kilomètres parcourus puis approchant du seuil le voilà qui s'éloigne. Effrayante illusion d'optique qui est celle de toute initiation. Sans doute, pensai-je, il manque quelque chose, que j'ai loupé en route. Je voulais le trouver ailleurs, cet interstice, qui, puisqu'il s'agit d'un interstice, ne se laisse pas approcher comme lieu, qui n'est pas le même de loin et de près, qui change de dimensions, de proportions à mesure qu'on l'approche, à peine si on le reconnaît. Ce que l'on voit de près n'est plus du tout ce qu'on apercevait de loin. Plus on s'approche plus il grandit et les détails apparaissant et grossissant, il change de forme, par un bizarre effet d'optique mentale. Paysage distordu, presque fractal, dont la fractalité arborescente continue à se développer, à inventer, comme sous l'effet d'une drogue. On ne peut plus vraiment avancer, il faudrait changer de vitesse, ralentir, la dynamique qui a mené jusqu'à ce lieu n'est pas celle qui permet d'y entrer.

Je m'éloignai effrayé de ce lieu qui n'en était pas un et me tournai, pour y chercher mon interstice, vers l'océan de mots où s'agitent les courants de notre imaginaire commun. Je voulais le chercher dans cet endroit qu'on appelle art. On ne veut pas toujours travailler sur soi-même, creuser son propre marigot, on voudrait que soi-même ça coule parfois un peu de source, que ça s'oublie. On a la nostalgie de l'oubli, de la transe, du fameux lâcher-prise dont on parle souvent et qu'on a ressenti enfant. Mais difficile à négliger, ce sac de nœuds, difficile de s'abstraire, de le snober, difficile de faire comme si l'on était libre d'être soi, de s'oublier, avec tous ces bagages qui encombrent et parfois nous étouffent. Je voulais agir avant d'avoir trouvé. Je me disais que j'allais mettre tant de temps à trouver qu'il valait mieux agir avant. C'est l'avantage du mot art, lorsqu'il prend vraiment place en soi, lorsqu'on ose s'en servir alors qu'on le sait si flou, labile et imprécis, qu'il peut servir à beaucoup de choses différentes. Je voulais être intégriste en la matière et dire que ce mot là c'est pour rappeler qu'il y a eu des shamans et qu'ils servaient à quelque chose, et que dans ce mot blanc et vide il reste un peu de cette force. Et je m'y essayai.

Ô innombrables yeux, innombrables oreilles, ô innombrables mains et innombrables pieds, tous se mettent en mouvement et crient leur soif. La musique naît de ça, la danse. Notre grand cœur collectif est blessé, c'est bien d'amour qu'on parle lorsqu'on veut de l'échange, de la beauté, goûter ce que l'autre produit, ce qu'on produit ensemble, ce que notre joie et notre âme libèrent. On n'en veut pas de vos musées de mort, ces temples de l'empire où s'éteignent toutes les magies et où agonisent ces objets qui furent, autrefois, habités, on n'en veut pas de tous ces faux-semblants qui ne sont plus des truchements, ces lieux où il faut se tenir bien pour avoir droit à l'art. Ces boîtes blanches ou noires où il perd son principe actif, la puissante familiarité du sacré, sa capacité à entendre l'autre et à entrer dans un dialogue. On veut, mais on ne demande pas, on veut ce qu'on fabrique ensemble, on veut goûter à ça, on ne le demande pas, on veut que le sublime jaillisse, qu'il en jaillisse, de la simplicité, qu'il en jaillisse, qu'il en jaillisse et qu'il ruisselle dans toutes les ruelles de nos villes, dans toutes les veines de nos corps fatigués, oxydés de tant d'insupportables étouffements et privations, tant de laideur qui insiste sans la moindre pudeur à s'imposer devant nos yeux, tant d'inefficacité qui prend la place de la grâce. On veut du vrai du beau du fort, du maladroit qui nous émeut, on le désire cet émoi, on la veut cette maladresse, cette surprise toujours qui donne goût à nos vies, on veut, oui je le dis, de l'émerveillement, on veut respirer un air pur, on veut que la vie soit aussi belle qu'elle l'est en vérité.

Oui, je sais, ces mots sont trop simples. Tant pis, c'est bien ce qu'on ressent c'est bien ce qu'il faut dire. Je veux cette simplicité, je veux lui faire honneur car elle fut longtemps maltraitée. Il y a quelqu'un en moi qui veut le dire, avant qu'il soit trop tard.

Lorsque l'ombre descend sur les villages et sur les villes, menaçant de voiler les lumières les plus fines et d'éteindre toute étincelle, lorsque chaque humain encore valeureux et confiant, chaque combattant, sent peu à peu son souffle lui manquer, lui qui a passé sa vie à apprendre à capter l'oxygène malgré tout, inventant d'inédits modes de respiration qui en remontreraient aux plus ingénieux animaux aquatiques, lorsqu'alors passe devant ses yeux soudain vides le nuage chargé de tristesse et de mort auquel il tenta jusqu'au bout d'échapper, et que même l'acceptant, il accompagnait toujours et contrebalançait d'un tendre et puissant amour de la vie sous ses formes les plus variées, lorsque la conjuration des médiocres remontant de ses gouffres comme un gigantesque remugle de mauvaise digestion obscurcit une à une nos lumières, lorsque toute la raison qui nous a mené jusque-là, fière et tambour battant, cette grande armada à laquelle il fallut si longtemps se plier depuis l'enfance et on s'y prêta ma foi plutôt de bonne grâce, perd tout d'un coup la boule, montre son visage grimaçant et, non-sens effarant, sert tout juste d'alibi à l'enfermement sans issue de la bêtise victorieuse. Cela on ne le sait que trop, mais nous sommes devant une telle énigme quand le pire se dresse sur le chemin dans toute son arrogance et le sarcasme aux lèvres, qu'il nous faut encore et encore le répéter pour que l'impossible survienne, pour que surgissent devant nos yeux de précieuses réalités qu'on néglige souvent, qui nous permettent de faire notre boulot, raconter ce qu'il en est de notre vie sensible, jusqu'à ce qu'un filet de lumière puisse poindre. Car nous sommes sommés d'être des magiciens, car nous ne pouvons nous permettre le luxe de la tristesse, car nous sommes responsables, Colibris comme dit l'autre, de notre part, oui, car il faut le dire sans emphase, il y a tout un monde à construire, fait d'infimes détails, de précieuse attention, de souvenirs choisis, de futurs désirés et de luttes à transmettre.

Car nous sommes en mauvais état, avouons-le. S'il est vrai que les chants désespérés sont les plus beaux, il faut surgir de cette langueur morbide, reprendre en mains fulgurance et douceur pour qu'elles ensemencent un peu l'avenir. Car, vivants, il nous faut agir, même avec si peu de lumière.

Lorsque la nuit tombe peu à peu sur nous, on a beau penser et se raconter des histoires, on se sent vous et moi démunis. Car aucune pensée, on le voit, ne soigne cette terrible maladie contre laquelle on essaya tous les remèdes. Nos trésors d'imagination, nos escalades intérieures, nos envols, nos échappées risquées dans des contrées mal connues de l'esprit et de l'âme nous épargneront-ils l'effondrement ? Lorsque le fleuve d'encre de nos virées livresques ne charrie plus la nuit que du déjà lu, connu, su, pensé, plus ou moins digéré, où irons-nous donc, vous et moi?

Et nous nous retrouvions, entre infiltrés, mal foutus, bancals, dépareillés, presque invisibles mais debout, à tenter de bricoler quelque chose, on ne sait pas bien quoi, dont on n'a pas la moindre idée du résultat possible, mais qui nous tienne debout encore et nourrisse un peu notre besoin d'y croire, sinon on ne peut pas.

Les infiltrés n'appartiennent à aucune tribu, plus vraiment à aucune école, ni famille, mais ils ne sont pas seuls, ce qu'ils partagent échappe au grand filet de la pensée restreinte, aux griffes de l'Homme qui rétrécit, ils s'en sont arrachés, ils le savent et par souci d'efficacité ils n'essaient plus d'être efficaces. Mais ils ne sont pas fous. Ils savent que leurs interstices ne peuvent vivre qu'en totale liberté. Ils ont fait le tour de la roue de tous les rôles, toutes les mascarades que propose cette société sournoise et plus qu'usée, ont renoncé à la plupart avec fierté et finissent par se reconnaître entre eux, simplement, à quelques infimes détails, révolutionnaires et délicats.

Ils sont là, au cœur de la machine, ils s'y déplacent sans cesse, imperceptiblement, de quelques millimètres, parfois ils ne bougent pas, presque invisibles mais on voit bien qu'ils bougent, même immobiles. Entre deux images attendues (ces dames et ces messieurs qui se ressemblent, ces costumes, ces uniformes, ces langages appauvris qui masquent mal l'animal humain qui étouffe derrière) un bougé, un trouble qui dit quelque chose très vite, en traversant l'image. Quelque chose a été dit, fugitivement, en dehors du discours et comment y répondre ? Les infiltrés ne voient que ça, les intervalles, ils ne voient plus l'image, celle qui occulte le mouvement.

On voit que ce qui importe surtout à leurs yeux c'est de n'être pas pris au piège, de ne pas se trouver figés. Ils captent chez l'autre toute trace de rébellion, même à peine consciente, y compris chez les mieux intégrés, et s'efforcent d'y répondre discrètement. La révolte silencieuse est celle qu'ils entendent le mieux. Cette révolution invisible fait pousser des antennes aux signaux les plus faibles.

Nicolas Roméas
www.horschamp.org
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Retrouvez la série de photogrammes d'Olivier Perrot «Être humain» en suivant ce lien.

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