Ouvriers de l'imaginaire

La fonction de ce qu'on appelle aujourd'hui les «arts vivants» est originellement de rassembler un groupe humain autour d'un moment symbolique dans le but de lui rappeler certaines choses très importantes qu'il risque d'oublier.

©Olivier Perrot ©Olivier Perrot
Ces choses importantes sont d'ordre politique, d'ordre humain, elles concernent simplement la raison pour laquelle nous sommes ensemble et la manière dont on devrait le faire. Il ne s'agit pas seulement d'être enchantés ou déçus par un spectacle, d'être d'accord ou pas, d'apprécier tel ou tel aspect d'un moment artistique, de l'applaudir ou non et de rentrer chez soi contents ou mécontents. Il s'agit de débattre et de s'outiller pour agir. 

Rassembler les humains autour d'un rituel artistique pour qu'ils retrouvent collectivement le goût de ce qui les émeut, les bouleverse, qu'ils ressentent ensemble les erreurs commises et ne se laissent pas détourner de l'essentiel. Pour qu'ils se refondent ainsi, en étant traversés d'une émotion qui a du sens, en une vraie communauté humaine, au sens profond de ces deux mots. «L'art du théâtre ne prend toute sa signification que lorsqu'il parvient à assembler et à unir» résumait Jean Vilar. On pourrait ajouter que cet assemblage n'a nulle obligation d'être consensuel, mais qu'il a pour objet de produire des débats fertiles. Plus près de nous, Edward Bond rappelle que le théâtre doit nous empêcher d'échapper aux questions qui se posent à nous 1. Il s'agit d'une fonction sociale et politique fondamentale, dont l'usage apparaît clairement dans des formes issues d'autres cultures, notamment sur les continents africains et asiatiques, mais aussi dans le passé de l'Occident. Cette fonction subsiste comme elle peut dans nos sociétés malgré de nombreux obstacles qui tiennent en partie à la façon dont les théâtres, dans leurs architectures et leurs fonctionnements, nous assignent au rôle de spectateurs (voire de clients) et permettent rarement d'ouvrir les débats.

Noyée dans les méandres d'une conception «élitiste» qui l'éloigne sans cesse de nos préoccupations communes et tient à l'écart les «non initiés» pour lesquels on tentera ensuite de recréer des conditions d'«accès à l'art», cette fonction se délite et perd son efficience. À force de délitement cette fonction première disparaît, on finit par l'oublier complètement, et quels que furent nos idéaux, on se contente d'aller au spectacle. C'est pourquoi nous tenons dans notre revue, à parler d'un art «principe actif»2. Les comédiens britanniques qui ont récemment lus des textes de migrants dans la «jungle» de Calais et ceux du Globe Theatre3 qui sont allés y jouer Hamlet dans des conditions très dures, le savent parfaitement. En portant leur art au cœur de la difficulté contemporaine réelle, ils nous rappellent ce que c'est que le théâtre, à quoi ça sert. Ainsi de ces artistes qui portent leurs langages dans des lieux de relégation comme les hôpitaux psychiatriques et les prisons4 où ils sont opérants et où le contexte agit sur eux, là où il ne peut jamais s'agir d'un divertissement

Dans une période de déshumanisation froide, de banalisation de la barbarie, d'absence de scrupule des pouvoirs, il est très important de rappeler, de montrer par des actes, que l'art est un outil, une arme majeure d'humanisation

©Olivier Perrot ©Olivier Perrot


On voit donc qu'il ne s'agit pas de produire du «spectacle» pour, comme on dit, se «divertir», ou encore de nouveaux articles destinés au marché de l'art. Nous ne parlons pas d'un simple élément esthétique, d'un «plus» qui se juxtaposerait à notre existence, mais d'un rouage central du fonctionnement des sociétés humaines. De toute société. Antonin Artaud nous l'a fait savoir avec fulgurance et certains, comme Grotowski5, Peter Brook, Ariane Mnouchkine (ou dans le domaine plastique Jean Dubuffet, Marcel Duchamp, Basquiat, et aujourd'hui Thomas Hirschhorn ou Banksy), n'ont cessé de l'affirmer dans leurs textes et leurs pratiques. Ce ne sont que des exemples et de nombreux autres artistes, pas assez reconnus, s'y efforcent à leur manière6, comme récemment Jérôme Pellissier dans une pièce autour de la figure de Jaurès7 ou Filip Forgeau autour de celle de Rosa Luxemburg, avec Soizic Gourvil8

Mais pour que cette fonction existe, il faut que nous soyons d'accord sur cet usage et surtout qu'on lui accorde la place nécessaire, qu'on le désire collectivement, en tant que groupe humain. L'Occident fait depuis longtemps tout ce qu'il peut pour masquer cette fonction essentielle, et la faire oublier. La machine néolibérale qui, en ce qui concerne l'être humain, ne connaît d'autres catégories que celle du producteur, du marchand et du consommateur, redouble d'efforts en ce sens. La plupart du temps, les pièces les plus engagées se trouvent prises dans des engrenages professionnels et commerciaux qui, de fait, paralysent leur action, les cantonnent au spectaculaire et finalement les empêchent d'agir sur nos vies. En nous transformant en spectateurs/consommateurs, en rendant impossible, sous toutes sortes de prétextes (sécurité, etc.) le débat, le dialogue, la fertilisation de nos esprits en vue de transformer nos vies, qui est la véritable fonction du geste artistique. Tout cela est vite balayé.

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Alors, c'est comme si tout était éternellement à refaire, comme s'il fallait sans cesse repartir de zéro, réexpliquer à quoi ça sert de jouer nos vies communes et d'en parler, le faire ressentir avec les armes du symbole, du sens et de l'émotion, pour faire bouger nos sociétés et la place que nous y tenons ou devons y tenir.

Pas seulement témoigner de nos vies, agir sur elles. Hors de tout processus marchand, très loin des industries culturelles dont Theodor Adorno dénonça jadis les méfaits. Alors nous le faisons, nous rappelons à quoi ça sert, car il est impératif de le faire, nous rappelons que les artistes ne sont pas des êtres doués de talents mystérieux qui inventent des formes destinées à n'être captées que par quelques-uns, mais des ouvriers de l'imaginaire au service d'une collectivité, et que ceux qui n'ont pas oublié leur rôle savent qu'il est vital d'œuvrer dans les lieux de difficulté9. Là où l'art redevient actif.

Nicolas Roméas

PS : Retrouvez d'autres informations sur les aventures artistiques à Calais dans ce billet de blog de Valérie de saint-Do avant d'en connaître encore plus de détails dans la revue Cassandre/Horschamp et sur le site de L'Insatiable

1 - cf.: Entretien dans le numéro 31 de la revue Cassandre/Horschamp Art comes from the future.

2 - C'est la devise de notre revue.

3 - Qui fut le théâtre de William Shakespeare à Stratford upon Avon.

4- Comme le font par exemple la troupe L'Art éclair, d'Olivier Bruhnes, ou Brut de Béton de Bruno Boussagol, ou encore les expériences ramenées du monde entier par José Sagit et son équipe pour le beau festival Art et déchirure.

5 - Et aujourd'hui ses «héritiers», Thomas Richards et Mario Biagini.

6 - Ce sont des exemples de travaux vus récemments, au-delà des critiques qu'on peut parfois formuler sur tel ou tel choix «esthétique» il s'agit ici de montrer que cette démarche est essentielle.

7 - Rallumer tous les soleils.

8 - Rosa Liberté.

9 - Il est question de ça dans cet ouvrage qui vient d'être réédité.

Nous parlerons de tout cela le 23 avril au Théâtre de l'Épée de bois

 

 

 

 

 

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