Gilets Jaunes et Noirs de Watts (Debord et nous)

Dans la tête de ceux qui ont le pouvoir aujourd'hui, et en tout cas (même s'ils se croient très «malins») des moins intelligents d'entre eux, ceux qui n'ont pas besoin de penser beaucoup parce qu'ils sont adossés à un pouvoir qui leur permet de ne pas avoir besoin de penser beaucoup, il y a une certitude.

École Nationale d'Administration, Strasbourg École Nationale d'Administration, Strasbourg
Dans la tête de ces têtes d’œufs, il y a l'idée, installée depuis longtemps, que tous les éléments sont aujourd'hui en place pour réduire l'être humain (celui qui est à leur service) à une sorte de machine dotée de deux fonctions principales : la production et la consommation de biens matériels et financiers. Les autres qualités humaines - celles qui constituent l'être humain au sens véritable du mot, l'imaginaire et ses outils symboliques - devant être peu à peu atrophiées jusqu'à disparaître complètement. Comme le résume dans un entretien Noam Chomsky : «En fabriquant des envies on enferme la population dans le rôle de consommateurs, on dirige les gens vers des aspects superficiels de la vie, et ainsi ils ne causent plus d’ennuis».

Par ailleurs, dans un contexte d'omniprésence contemporaine de la technologie, ces heureux dominants pensent qu'ils n'auront bientôt plus besoin d'une si grande quantité de main-d'œuvre (de prolétaires). Une bonne partie de celle-ci étant remplacée par des algorithmes et autres robots qui ne risqueront pas de s'insoumettre ou d'enfiler un gilet jaune. La destruction des services publics à laquelle on assiste aujourd'hui, notamment dans le domaine hospitalier, mais pas seulement, permet de commencer à éliminer une part de ce trop-plein.

En réalité, plus on s'approche de cette réduction de l'être humain à une sorte de machine (ce n'est pas une métaphore, c'est exactement ce qui se passe chez Amazon), plus on se rend compte que ce qui va être détruit c'est réellement l'être humain, corps et âme, ce qui implique ses conditions de survie et donc, à terme, sa disparition effective. Car, quoi qu'on en dise, le corps et l'esprit ne font qu'un.

C'est en substance ce dont traite Guy Debord dans une série de textes des années 1960 où il travaillait à relier entre eux différents éléments volontairement séparés par le capitalisme afin de les rendre opaques : la lutte des classes, la question de l'écologie, le pouvoir de la finance et du marché, la manipulation des masses. Dans l'un de ces textes (1) portant sur la révolte des Noirs pauvres du quartier de Watts au sud de Los Angeles, en août 1965, Debord, après avoir écarté l'hypothèse raciale : "Luther King lui-même a dû admettre «qu'il ne s'agissait pas d'émeutes de race, mais de classe» ", insiste sur le refus du monde de la marchandise, que presque personne à l'époque, ne releva à ce sujet. Un refus exprimé de façon vivante, concrète, non théorisée, par des gens maintenus dans l'ignorance et l'impuissance par le marché, qui ressentent intuitivement le fond du problème mais n'ont que leurs tripes pour s'exprimer.

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Cette ignorance et cette impuissance organisées usent de moyens nombreux et variés parmi lesquels, chez nous, l'affaiblissement de l'Éducation nationale, la réduction du travail à une répétition de gestes ou de mots vides de sens, l'absence de lieux pour échanger, l'usage des médias au service du pouvoir et un système électoral piégé. Un dispositif colossal.

En désarmant la pensée des citoyens, en limitant la possibilité de dialogue, en atrophiant la pensée politique du peuple, il permet de le diviser, de le séparer en groupes hostiles enfermés dans des cases sommaires, comme par exemple les cases «extrême-gauche» et «extrême-droite». Il suffit alors de dresser ces groupes les uns contre les autres, pour les empêcher d'atteindre ensemble leur véritable adversaire, l'ultralibéralisme. C'est une affaire déjà ancienne qui affecte en profondeur les personnes, les familles et les groupes humains, et touche au «sentiment d'appartenance» bien connu des psychanalystes. Cela ne peut être résolu d'un claquement de doigts, mais c'est une clef importante du blocage au changement de civilisation auquel on assiste.

La «crise» que nous traversons aujourd'hui en France permet de percevoir le drame mondial qui se joue entre l'évolution possible de l'humanité et son autodestruction. Au noyau de cette crise il y a la distinction que fait le philosophe et psychanalyste Roland Gori entre «l'Homme tragique» et l'Homo œconomicus. La dimension tragique, omniprésente dans la culture occidentale depuis ses origines et au cœur du théâtre grec, confère à la souffrance une fonction primordiale dans la construction des êtres humains et leur parcours de vie. Dans la tragédie grecque, entre autres, la souffrance est considérée comme une alliée qui enseigne, met en garde, fournit des informations précieuses sur le sens de la vie. Elle peut être surmontée, ou elle peut détruire l’être, mais elle ne peut être niée. Dans le cas d'Antigone par exemple, elle est poussée à la limite, jusqu'à la destruction, pour défendre les valeurs qui sont au fondement des raisons de vivre de l'héroïne de Sophocle. Dans la dimension tragique, il y a une hiérarchie de ce qui constitue l'être humain et dans cet exemple, les valeurs portées par celui-ci l'emportent sur sa survie personnelle. Car ces valeurs sont le fruit et le moteur d'une existence collective à laquelle je ne fais pas que participer, elle est intrinsèque à mon être. Dans cette mesure, ces valeurs sont au premier plan et ma survie personnelle au second. L'homo œconomicus, en prônant l'individualisme pour lui-même et ses congénères, s'est débarrassé de cet obstacle.

On pourrait dire que le mécanisme didactique de la tragédie consiste en la périlleuse recherche d'une maîtrise, d'un équilibre, l'apprentissage par le contre-exemple de la mesure entre les valeurs qu'incarne un personnage et la réalité de son existence. La possibilité de la mort est toujours présente pour le héros ou l'héroïne, qui doit choisir entre ses valeurs et son intérêt propre. La conception de Freud de l'être humain, très imprégnée de la pensée symbolique issue de la mythologie grecque, est fondée sur la notion d'effort constant, d'un combat contre les pulsions, de cette difficile transformation des énergies qui fonde la civilisation. Dans cette conception, l'aspect tragique de l'existence humaine est affirmé. La douleur y a toujours du sens, non seulement elle ne peut être niée, mais son sens doit être révélé. Or, dans un horizon où apparaît le spectre létal du transhumanisme, l'irruption à partir de l'homo œconomicus, d'un homme technologique qui en serait l'aboutissement, est le symbole d'une volonté de transgresser cette règle fondamentale, d'effacer de l'humain la valeur accordée à la souffrance donc au sens donné à une vie, ce qu'on appelait jadis la morale, quand bien même elle serait comprise au sens chrétien du mot. Une vie où aucune valeur n'est donnée à la souffrance est dénuée de sens.

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Alors, si l'on voit apparaître dans notre paysage des personnes vêtues de gilets jaunes qui ont effectivement subi de terribles violences, des êtres désarmés et gravement mutilés, et si ces êtres s'adressent soudain à nous pour affirmer : «maintenant c'est décidé, je suis vraiment un Gilet Jaune», c'est l'être humain tragique qui réapparaît. Qui revient.

Ceux qui leur font face, embarqués dans une illusion transhumaniste et donc absolument amorale - issue d'une grande bourgeoisie zombifiée -, ne pourraient jamais envisager payer de telles mutilations la défense des idées qu'ils portent. En admettant qu'ils en portent. Ce sacrifice leur est totalement étranger. Cette conception héroïque de l'être humain, pour qui son intégrité physique et sa propre existence passent au second plan derrière les valeurs qu'il défend, a disparu de leur paysage mental. Cette conception, qui n'est plus relayée par le pouvoir censé représenter le peuple, se trouve portée par le seul peuple. Les ultralibéraux font face à une humanité qu'ils ignorent, qui les fait ricaner. Une humanité qui réclame la totalité des attributs de l’être humain. Cette intégrité à laquelle eux-mêmes ont renoncé. Et dont ils pensent avoir été victorieux. À tort, car cette victoire, la perte de l'humain en eux, est la défaite suprême.

Bien ou mal, consciemment ou non, les Gilets Jaunes en question combattent pour l'humanité, pour l'ensemble de l'humanité. Pour une conception de l’être humain qui en principe doit inclure leurs adversaires. Il ne s'agit pas de deux clans armés qui s'affrontent, il s'agit de l'humanité face à ceux qui veulent la détruire. Je n'appartiens à aucune religion, mais ceci m'évoque irrésistiblement l'attitude des premiers chrétiens qui refusaient de combattre leurs adversaires. Ceci peut aussi évoquer le combat de Gandhi ou encore la résistance tenace du prisonnier Mandela dans les geôles de Robben Island. Car c'est une constante de l’être humain en tant qu'il est un être humain. Par définition, la défense des valeurs profondes de l'humanité ne peut, sans perdre sa nature, utiliser les armes de ses adversaires.

Dans le texte évoqué plus haut « Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », écrit dans les années qui précédèrent l'explosion de 1968, Guy Debord dévoile l'enjeu réel de ce conflit qui, sous des masques différents, parle toujours de la même chose.

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À propos du soulèvement de la population noire et pauvre du quartier-ghetto de Watts, Debord explique précisément le phénomène. « Un incident opposant policiers de la circulation et passants s'est développé en deux journées d'émeutes spontanées. D'importantes destructions de biens et de nombreux pillages de magasins qui se sont produits ont pu être interprétées par les commentateurs mainstream comme une rage mue par le désir d’accéder aux mêmes biens de consommation que la bourgeoisie blanche.» Or, ce que Debord perçoit et nous rappelle, c'est que cette bourgeoisie blanche tire l'essentiel de son pouvoir de l'exploitation et du maintien dans la misère des Noirs paupérisés. Vouloir accéder au même statut que cette bourgeoisie serait donc une illusion totale et une erreur. La plupart du temps, les grands frigidaires et autres appareils électroménagers pillés, l'étaient par des personnes qui habitaient des logements dans lesquels l'électricité était coupée. Ils n'auraient servi à rien. On ne voulait pas les posséder, mais détruire ces symboles du pouvoir de la marchandise.

L'objectif n'était pas d'accéder au même statut que la bourgeoisie blanche, mais bien de se révolter contre le monde qui produit «le travailleur-consommateur hiérarchiquement soumis aux valeurs de la marchandise » […] « Cette abondance est prise au mot, rejointe dans l'immédiat et non plus indéfiniment poursuivie dans la course du travail aliéné, et de l’augmentation des besoins sociaux différés, les vrais désirs s'affirment déjà dans la fête, dans l’affirmation ludique, dans le potlatch de destruction. L'homme qui détruit les marchandises montre sa supériorité humaine sur les marchandises. Il ne restera pas prisonnier sous les formes arbitraires qu'a revêtu l'image de son besoin ».

La revendication de ces insurgés est donc en réalité celle d'un mode de vie infiniment supérieur à celui de la bourgeoisie étatsunienne. C'est la résistance de l'esprit, la lutte de l'humain contre son asservissement à la matière.

Photogramme Olivier Perrot Photogramme Olivier Perrot

Évidemment, le commentaire du pouvoir, de ses représentants, de ses économistes et de ses journalistes, va toujours dans un sens qui conforte sa propre supériorité : «ils nous envient parce que nous avons plus qu'eux». Ils tentent obstinément de ne pas voir qu'il s'agit de tout autre chose. Que ce à quoi aspire la population pauvre en question n'est pas la richesse matérielle mais une tout autre forme de vie collective. On le voit clairement aujourd'hui quand les porte-parole du gouvernement français stigmatisent la supposée « jalousie » des pauvres vis-à-vis des riches et s’entêtent à réduire leur révolte à des préoccupations matérielles. Cette manœuvre leur permet de continuer à croire - et faire accroire - que leur statut est le seul désirable, le seul possiblement, réalistement désirable. Le néocolonialisme à l'égard de l'Afrique se sert du même ressort.

C'est une chose de même nature que plusieurs poètes antillais parmi lesquels Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, avaient fait apparaître dans ces textes magnifiques écrits à l'occasion des émeutes en Guadeloupe et en Martinique en 2009 dont le « Manifeste pour les produits de haute nécessité » et « L'intraitable beauté du monde ». Ce dont il est question, ce n'est pas d'un gain matériel qui ne peut que nous éloigner de la solidarité et du partage, de la vie de l'esprit. Il est question ici des modalités de la vie collective, d'être ensemble et de savoir pourquoi on est ensemble.

La naissance des Gilets Jaunes en France a beau avoir été déclenchée par une augmentation du prix du litre de diesel, élément simple et fédérateur que n'importe qui peut capter, élément matériel considéré par tous dans une société matérialiste, ce n'est pourtant qu'un levier pour passer à autre chose. Comme moult récriminations humaines, oserai-je dire, qui masquent mal un besoin plus profond.

Exactement comme pour la révolte de Watts, ce prétexte n'est que le déclencheur anodin et trompeur d'une remise en question globale d'un mode de relation entre les humains qui a perdu son sens. Les formes ludiques et relationnelles prises par cette insurrection sur les ronds-points et ailleurs, la fraternité qui s'y retrouve enfin, sont sa véritable et profonde matière. Une matière simple à vivre, évidente, mais difficile à exprimer, surtout quand elle est sournoisement interdite, surtout quand on n'a pas les mots pour la dire.

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Pouvoir parler avec ceux avec qui on ne parle jamais, un gilet jaune sur le dos effaçant les obstacles, uniforme naïf anihilant les différences entre des gens qui d'ordinaire ne se côtoient jamais et ne le pourraient pas autrement, chacun sortant de sa boîte sans préjudice de différences de milieu, de culture, d'idéologie, voire de classe. Retrouver cette matrice, ce flux, ce courant d'éducation populaire qui est à l'origine de la création,  de l'invention effective de ce qu'on appelle un peuple. Celui que chanta Pablo Neruda.

Parler pendant des heures sur les ronds-points en plein hiver, apprendre, échanger, jouir de la présence des autres autour d'un feu, retrouver la joie d'être ensemble, enfin libéré des contraintes de la matière, de la technologie, de l'argent, du pouvoir, du chiffre en général. C'est cela qui signe cet événement et c'est sa véritable revendication. C'est en cela, loin du prix du diesel, qu'il est le signe avant-coureur d'une crise mondiale de civilisation. Comme Watts fut le signe avant-coureur de 68. Composé d'une grande majorité de prolétaires, ces regroupements ne ferment pas la porte aux intellectuels. Les idées les plus inutiles, les plus obtuses, les plus superficielles, sont exprimées, mais elle ne tardent pas à être critiquées et peu à peu abandonnées. Il faut un peu de temps pour ça, et c'est une course contre la montre. Il faut un peu de temps pour que les gens s'instruisent les uns les autres, se politisent au sens noble du mot. En échappant aux cases idéologiques dans lesquelles un système biaisé les enfermait. C'est pourquoi les installations des ronds-points sont vite évacuées par la police. C'est pourquoi il faut faire très mal, faire peur, décourager une fois pour toutes.

Ce peuple-là n'ignore pas nos Nuits debout de rêve, ce peuple-là n'ignore pas son passé, ni ce qui eut lieu à Notre-Dame Des Landes, ni la sobriété heureuse. Tout cela n'est pas encore vraiment pensé et intégré par tous, bien sûr, c'est surtout ressenti. Mais non, les questions écologiques, les menaces climatiques, ne lui sont pas étrangères.

Les problèmes de survie immédiate semblent premiers et de fait ils le sont en tant que déclencheurs pratiques. Mais la voie ouverte par ce mouvement est celle d'une prise de conscience générale d'un système qui broie l’être humain, dans laquelle se trouvent immédiatement liées les questions environnementales, politiques, culturelles et simplement humaines.

Cette prise de conscience, comme pour les Noirs pauvres de Watts, ne pouvait se faire autrement que par un bouleversement qui, en rompant l'isolement, l'atomisation, l'individualisme télévisuel et virtuel auquel ce peuple - nous -, fut condamné durant des décennies, fait rejaillir cette grande conversation qui ramène un peuple à la vie. L'étape suivante, c'est la prise de conscience inévitable que ce qu'on appelle l'art, le geste artistique en tant qu'élément moteur des émotions communes, cette flèche qui pour porter le sens transperce les armures, loin d'appartenir à une classe ou un milieu, est l'outil premier de ce chant du peuple qui le constitue dans sa naïveté, sa diversité, son appétit de justice et sa joie partagée.

Nicolas Roméas 19/01/2019

L'Insatiable

1 - Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire marchande in La Planète malade textes réunis par Alice Debord. NRF Gallimard, 2004.

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