Rendez-vous au Chinois

Au début, Robert Abirached me foutait les jetons. L’autodidacte idéaliste, l’humble pigiste de France-Cul, n’avait pas encore perçu, derrière la figure du prof impitoyable et exigeant, la drôlerie des masques qu’il portait, la fantaisie des rôles dont il abusait avec délice.

Lorsque Thierry Pariente, grâce à qui nous avons pu créer la revue Cassandre/Horschamp il y a plus de deux décennies, mit quasiment comme condition à son engagement dans l'aventure que nous confiions la présidence de l’association à l’illustre Commandeur, j’y croyais à peine.

C’était quand même l’homme qui avait fait rejaillir sur nous les merveilles de la Décentralisation théâtrale grâce à de passionnants débats avec les survivants de l’épopée, auxquels j’eus la chance d’assister et qui aboutirent à une édition historique chez Actes Sud. C’était quand même le big boss des arts vivants des années Lang. C’était quand même celui qui avait accompagné les plus grands chercheurs et inventeurs de la scène française lors des premiers gouvernements Mitterrand, dont la culture était un des piliers.

C’était un autre temps, nous étions portés par le souffle d’un théâtre pionnier et légendaire qui s’engouffrait par cette fenêtre. Un temps de retour à l’essentiel où nous écrivions notre évangile selon JC (Jacques Copeau). Mais Abi, cétait aussi celui qui, jaillissant tel un diable de sa boite, s’amusait comme un gosse à interrompre les débats ronronnants du petit monde sérieux de l’entre-soi culturel de coups de gueule scandalisés, scandés d’un ton vif, impérieux, souvent furieux : « Là, je ne peux pas laisser dire ça... ». Puis s’engouffrait dans un tunnel parfois interminable, où l’érudition produisait de la vie, en chair, en os, de la relation entre humains.

Robert Abirached Robert Abirached

Nous lui avons proposé de discuter autour d’un déjeuner, et il a accepté tout de suite. Le petit restaurant chinois du seizième arrondissement qu’il prisait était juste accessible à nos bourses, nous l’y invitâmes. Le projet de cette agora art/société qui considère le geste artistique comme un outil à la disposition de tous l’emballa presque autant que les plats qu’il dévorait l’un après l’autre et il était hors de propos qu’il nous dise non. Nous nous jetâmes donc aussi sec dans l’aventure de cette revue, nous lançâmes le frêle esquif dans le grand océan en 1995, avec le plus prestigieux des amiraux.

Il nous a longtemps accompagnés, beaucoup engueulés, toujours soutenus. Nous étions loin d’être d’accord sur tout et la sinuosité de ses stratégies florentines me hérissa plus d’une fois. Mais c’est grâce à lui, à son intelligence étincelante et à sa fougue, à la caution qu’il nous apportait, aussi, à l’héritage qu’il transmettait, que nous avons pu faire Cassandre, grâce à lui. Et avec un vaillant équipage d’aventuriers de ce qu’on nomme l’art et la culture, elle a fendu les flots jusqu’en 2017.

Nicolas Roméas (L'Insatiable)

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