Business plan

Théâtres et autres lieux d'art redeviennent les ronds-points de la pensée en acte. Ce pourquoi ils ont été créés, ce qu'ils doivent être absolument, toujours. Ce n'est pas rien. Ils devront le rester. Hors de tout business plan, n'est-ce pas ?

Aucun événement historique ne s'explique seulement par les causes de son déclenchement. La Révolution française advint dans un contexte de famines, de prix du pain et d'impôts aberrants, l'irruption de la Commune fut liée à une défaite guerrière, celle de Mai 68 à une histoire de misère sexuelle, le déclic qui provoqua les Gilets Jaunes semblait dû à une hausse du prix du fuel.

Comme un levier prend appui sur une faille pour basculer un roc, ces déclencheurs révèlent, dans l'explosion qui le dévoile et le  fait voler en éclats, un contexte infiniment plus vaste.

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Le détonateur dit quelque chose de ce qu'il déclenche, mais au-delà des apparences. Il faut suivre le fil de la mèche pour en trouver le sens. Cette étape du mouvement social dans des lieux d'arts "vivants", n'a rien d'anecdotique.  Elle est fondamentale. Mesurons l'importance de la chose. Que l'épidémie et les mesures idiotes qui l'accompagnent soient à l'origine du déclenchement, ne change rien au caractère prévisible et inévitable de la prise de conscience qui affleure.

Ne nous méprenons pas, on entre ici dans le vif du sujet.

Les lieux occupés ne sont pas des symboles révolutionnaires, ils sont le plus souvent soumis à la loi d'une culture "élitaire", avec ses codes, ses vedettes, son divertissement distingué ou non, son fonctionnement spectaculaire, sa hiérarchie. Chacun le sait, chacun sait pourquoi "on s'ennuie au théâtre". Chacun sait que ce qui se passe sur une scène ne produit plus depuis longtemps le dialogue soutenu - où les deux parties se répondent - avec les peuples dont ils sont censés émaner.

Et quand une ministre d'il n'y a pas si longtemps voulut montrer sa volonté de valoriser la "culture", elle ne sut parler que d'argent.

Pourtant, ces lieux sont ceux où quelque chose subsiste de la nécessité vitale de l'être de se parler à lui-même avec les outils de l'imaginaire, des langages qui traversent chacun, collectivement, en profondeur. Ces lieux auxquels le Conseil National de la Résistance a donné une place centrale dans son projet de renouvellement de la société par la solidarité et le service public.

Les lieux où d'incroyables utopies, sous-jacentes - rarement plus réelles que la voix de Dieu dans les églises, mais prêtes à surgir à l'instant -, conservent leur potentialité. Nous habitons un pays qui a vu naître la plus belle des folies réalisée en Occident, le pays de l'éducation populaire, celui de cette décentralisation théâtrale qui a donné corps aux rêves de Copeau, Dullin, Jouvet, Jean Dasté, de Jean Vilar qui accueillit courageusement le Living theater, mais aussi de Dubuffet et de l'art brut, pour ne prendre que ces exemples. Un souvenir. Nous sommes même le pays d'André Malraux. Et quels que soient les reproches qu'on puisse faire à cet homme, il existait un peu si l'on pense à l'actuelle absence du ministère. Absence alourdie, renforcée, aggravée, par les attaques envers Corinne, qui défend avec force tous les acteurs de l'art et de la culture, et tous les travailleurs.

Et c'est aussi de ce pays que surgit le cri du Mômo.

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Nous habitons un pays de rêves, qui a su en réaliser quelques-uns, nous l'oublions et il est temps de s'en souvenir pour que ce ne soit pas qu'un souvenir. L'adversaire (du genre humain), le sait bien. Et il veut brûler les racines du rêve. Il utilisera tout ce qui est à sa portée pour construire une société robotisée et algorithmique. Comme l'explique parfaitement Naomi Klein, il ne crée pas lui-même tous les désastres (ne soyons pas complotistes !) non, il les utilisera tous sans exception. Mais voilà, il ignore tout de la puissance de l'imaginaire, car elle ne peut se mesurer et c'est la seule chose qu'il sait faire. Voyez comme ses représentants usent du théâtre pour parler à leur peuple : ce sont les pires comédiens. Ils n'ont même pas compris la leçon de Constantin Stanislavski. Ils ne connaissent que la surface des choses, ils ne savent en vérité que compter. On ne peut pas tout faire,  business plan et  geste artistique ne marchent pas ensemble.

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Beaucoup de choses peuvent se compter, les vivants et les morts, on peut mesurer la démographie, les injustices économiques, les désastres environnementaux. Pas la force du symbole, la puissance du rêve quand il pose les pieds sur la terre et y esquisse un geste. Ce noyau de l'être les dépasse de très loin. Elle concerne un être humain qu'ils ignorent, celui dont la première fonction est d'imaginer. C'est pourquoi l'étape est fondamentale. On en perçoit mal l'importance parce qu'on a négligé notre histoire, ce dont nous sommes faits. Cette étape n'est pas réductible à l'ensemble clivant et mal défini qu'on nomme "culture". Elle n'est pas celle de la défense de l'art, elle est l'expression de l'art lui-même :  un combat pour l'humain. Celui qui commence par les mots et les gestes. Celui du dévoilement de l'essentiel, c'est pourquoi ce mot est apparu à l'exact inverse de son sens. Mais ils ne peuvent pas comprendre, c'est notre chance, car pour l'art pas de business plan, sinon il n'y a pas d'art.

Il y a de l'art, par contre, dans tous les gestes politiques qui nous traversent, des Femen aux Gilets Jaunes, en passant par Piotr Pavlenski, jusqu'à, ne vous déplaise, la sublime Corinne Masiero.

Quand l'art nous dit qu'il meurt/c'est comme le canari dans la mine.

Nicolas Roméas

www.linsatiable.org

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