À un frère d'armes

Je ne sais pas exactement pourquoi, ce mot sublime d’Henri Michaux me traverse à l’instant : « Ne faites pas le fier, respirer c’est déjà consentir ». Peut-être parce qu'aujourd'hui je pense à Jean et que cette drôle de sentence douce-amère m'évoque sa présence.

Peut-être parce que Jeannot, Poète Départemental de la Nièvre, instigateur de cette fonction extraordinaire dont il fut l’unique détenteur, inventeur (et médecin-chef ) du Cabinet de Poésie Générale, et de l’Alimentation Générale Culturelle dont le camion continue aujourd’hui à parcourir les villages pour fournir de l’art à ceux qui en ont besoin, organisateur de tournées d’artistes dans les granges avec les paysans du cru, sillonnant la campagne en mobylettes, récoltant les objets pour en faire un art commun qui raconte et magnifie les existences, initiateur, d’abord pour sa maman ukrainienne réfugiée en France, des « 80 ans de ma mère », était un homme humble et génial.

Jean Bojko Cabinet de Poésie Générale © TéATr’éPROUVèTe Jean Bojko Cabinet de Poésie Générale © TéATr’éPROUVèTe

Je fais des phrases trop longues, j’ai du mal à écrire, j’ai trop tardé à dire que Jeannot me manque. J’ai du mal. J’ai tardé à lui rendre hommage car je ne voulais pas faire ça à mon Jeannot Lapin, je voulais continuer à l’entendre, à parler, à m’engueuler gentiment avec lui, à se raconter nos vies, à le voir faire ses folies, se moquer de toutes les hiérarchies, se foutre de la gueule du monde avec amour. Je ne vais pas vous raconter ici ses voyages, ses pièces, les évènements clownesques et profonds qu’il concoctait ou improvisait avec sa bande, ses mélanges des genres simplement subversifs, ses films, ses portraits de gens qu’il aimait et admirait, ses acrobaties artistiques complètement humaines. Vous trouverez tout ça. Jean Bojko (Ivan Charabara était le vrai nom de cet agent secret ukrainien, rural et intergalactique) nous a quittés le 20 février 2018, paraît-il. Je pense que c’est sans doute encore une de ses manigances, mais il faut jouer le jeu.

Jean Bojko © TéATr’éPROUVèTe Jean Bojko © TéATr’éPROUVèTe

Parmi les vrais moines-soldats de l’art rencontrés dans ma vie, il y a eu cet homme que j’ai connu il y a longtemps, à l’époque de l’abri culturel de Nevers, lorsque dans les années quatre-vingt-dix il réhabilita avec audace et innocence l’ancien Centre culturel alors en déshérence et en fit un refuge de création et de beauté pour ceux qui n’ont rien. Et se débrouilla pour qu’ils soient payés pour ça par la puissance publique.

Cet homme malicieux et profond dont la toute dernière demeure fut une abbaye, celle de Corbigny, renommée l’Abbaye du Jouir. Un lieu bourré de vie à craquer où le TéATr’éPROUVèTe vit et sévit encore. Cet enjoué révérend-père qui préférait de loin ses paysans aux urbains, me fit venir de Paris pour animer des colloques très officiels avec les pontes du Département et de la Région, qu’il faisait brusquement interrompre, dès que le radotage ou l’ennui menaçaient de pointer leur nez, par le chœur de SDF endiablés de l’abri culturel. Je ne peux pas vraiment dire que j’aimais subir ça, mais de l’extérieur, c’était drôle.

C’est lui qui invita, au profit de quelques privilégiés du coin, une fulgurante violoniste ukrainienne à faire vibrer à l’arrache les très vieux murs d’une petite église de la campagne nivernaise. C’est lui qui, il y a plus ou moins vingt-cinq ans, m’a obligé à rencontrer Armand Gatti, avec qui il a absolument voulu que nous fassions une conversation croisée pour la revue Cassandre, ce que nous avons fait.

C’est à ce moment-là que je les ai vraiment rencontrés tous les deux et que cette phrase d’Armand s’est gravée en moi : « Le théâtre est avant tout une aventure du langage de l’homme et en aucune façon la fabrication d’un produit, alors ça supprime le spectateur, l’acteur et le tiroir-caisse ».

Le camion d'Alimentation Culturelle Générale Le camion d'Alimentation Culturelle Générale

C’est comme ça que Jean voyait les choses et c’est aussi comme ça que je les vois. C’est ce qu’il appelait « le théâtre sans H », un art vraiment vivant qui parle vraiment de nos vraies vies, sans en exclure la poésie, au sens fort de ce mot.

Jean était la démonstration vivante qu’un artiste digne de ce nom se préoccupe toujours des autres, des délaissés, des anciens, de ceux que la vie a injustement frappés (comme il le fit pour les Poilus). Et là, ce n’est pas de la théorie, c’est pour de vrai.

L’art fait partie de la société, et doit absolument agir sur elle. Nous partagions cette obsession puissante et simple.

Je n’écris que ces quelques mots sur cet acteur et témoin important, bien que méconnu, de l’époque, cet homme sensible et fort, car j’ai du mal, mais je vous incite vivement à rendre visite à celles et ceux qui continuent aujourd’hui le grave et joyeux travail entamé avec ce moine-soldat d’une essence rare.

Salut et fraternité, Jeannot Lapin.

 Nicolas Roméas

PS : Une version de ce texte a été précédemment publiée dans le journal en ligne L’Insatiable.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.