Ce «bon sens» (locution souvent dénigrée à laquelle le taoïsme donne une grande valeur) est systématiquement fragilisé, dissout par l'acide d'un cynisme au pouvoir qui s'infiltre dans chaque esprit.
Cette offensive agit de façon fractale, elle part du plus global pour s'insinuer jusque dans le détail de nos vies. De la solidarité à la fraternité en passant par l'hospitalité (sans même parler de morale tant le mot est usé), tous les repères sur lesquels une pensée simple, «non spécialisée» tente, comme elle peut, de s'appuyer pour s'élancer dans l'échange et ne pas demeurer une simple rêverie personnelle, se dissolvent l'un après l'autre. Il est sain de remettre en question les catégories de notre pensée, mais comment une société qui ne croit plus en rien et ne sait appréhender le monde qu'à travers des évaluations chiffrées pourrait-elle produire des humains ?
Aucun repère n'est jamais suffisant, il faut sans cesse les questionner, les réévaluer. Ils sont là pour ça. Mais sans repère on ne peut ni penser ni agir. Ce n'est pas juste une question politique, au sens étroit du mot, une question de gauche ou de droite. C'est une attaque contre l'esprit qui concerne chaque être humain lié d'une façon ou d'une autre au monde néolibéral. Une attaque d'une violence inouïe contre la capacité de chacun d'utiliser son esprit de façon vivante sans se heurter à des murs d'interdiction qui renvoient au domaine de l'utopie tout élan d'invention et de vie. Lorsque le débat est interdit par la disparition progressive des espaces publics, par la domination des industries culturelles, jadis mise en évidence par Théodor Adorno, la transformation de l'art en cette production/consommation d'objets ou de spectacles que dénonça dans son geste même Marcel Duchamp, par un matraquage d'informations mises au premier plan pour en masquer d'autres, par des perversions de la langue (mises en scène par Orwell dans 1984 et analysées par Victor Klemperer dans son travail sur la langue du troisième Reich), lorsque les interconnexions se raréfient, lorsque l'être est forcé à se replier sur lui-même en perdant le sens de la pensée commune, en oubliant la chaleur de l'échange, la pensée se stérilise et se dessèche.
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Et finalement ce n'est plus du tout une pensée, plus qu'un fragment racorni de pulsions et de peurs, agrémenté de quelques mots faciles, ramené à l'individu et détaché du mouvement général des idées. Si on ne peut plus penser collectivement, reconnaître l'apport des autres à notre pensée, celle-ci n'est plus à l'esprit que ce que la masturbation est à l'amour. Il suffit alors, en temps électoraux, aux agents politiques du pouvoir dominant de diriger ces pensées presque mortes vers deux ou trois canaux interchangeables qui conduisent tous à la même entrée : la société marchande.
L'esprit n'est en vie que lorsqu'il est amoureux, lorsqu'il aspire à l'autre, à l'encore inconnu. Comme l'écrivait Sony Labou Tansi «J'ai peur quand ça se tait. Quand ça ne parle que dedans. L’intérieur est plus impitoyable que le dehors». Lorsque l'échange est bloqué par des murs et des interdits, lorsqu'on prétend que la pensée n'appartient qu'aux penseurs, l'art aux artistes, la politique aux politiques - et tous au commerce mondial - lorsque la liberté de s'imaginer soi-même hors des cages sociales est insidieusement prohibée, les fondations sont menacées, les cerveaux sont attaqués dans leur capacité même à construire de la pensée à partir d'une source fiable, reliée à d'autres sources, alimentée d'autres ruisseaux et en grossissant d'autres. Car la pensée ne peut se faire qu'ensemble, à partir d'un socle commun, pour circuler, se nourrir d'alluvions, et pouvoir rejoindre le grand large, l'océan de l'humanité, son histoire. Elle ne doit jamais stagner comme une eau croupie dans des cercles restreints, elle doit circuler pour se renouveler, s'oxygéner, et permettre une construction collective. Où encore, comme l'électricité, se relier à la terre, sous peine de courts-circuits. Faute de quoi les humains sont menacés en tant qu'humains. Fermer la vanne de cette circulation en enserrant les êtres dans un sac grossier de peur de soi-même et des autres n'est pas seulement, comme on le croit, une privation infligée aux moins privilégiés qui préserverait les terres protégées de l'«élite», c'est une perte irrémédiable pour chacun. Ce n'est pas une question d'accès des uns au savoir, à la liberté, aux créations des autres. Ce dont il s'agit, c'est l'enrichissement de ces savoirs et de ces créations dans un échange permanent. L'eau qui ne circule plus s'appauvrit et perd son oxygène. Cette eau de mauvaise qualité n'abreuve plus personne. Pas même ceux qui croient l'accaparer.
Oui, ça n'est pas nouveau, nous sommes en guerre depuis longtemps, il suffit de lire par exemple La Stratégie du choc de Naomi Klein pour le comprendre et plus en amont de se rappeler Adolphe Thiers, Michel Guizot ou Napoléon III. Ce que nous vivons n'est qu'une étape de cette guerre, dévoilée et annoncée depuis longtemps, par des esprits comme Victor Hugo, George Orwell, Aldous Huxley puis Gilles Deleuze, Michel Foucault ou aujourd'hui Noam Chomsky. Nous faisons face depuis longtemps à des forces qui mettent toute leur énergie à écraser l'intelligence humaine, ou plus précisément l'esprit. Mais ces forces qui se croient aujourd'hui toutes-puissantes veulent éliminer les derniers contre-pouvoirs.
Nous habituer au mensonge, à la croyance que le cynisme est l'apanage d'êtres «dominants», que la perversité serait synonyme d'intelligence, est l'une des méthodes les plus efficaces de cette offensive.
Alors certains ont cru comprendre que dans le système qui se construit, ils sont du bon côté et pourront s'en sortir, lorsque plus rien n'existera entre le haut et le bas, entre riches et pauvres, entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas. Et ils continuent comme avant, comme si de rien n'était. Comme si nous n'étions pas en état d'urgence, pas celui qui est officiellement décrété, sous couvert du grand théâtre d'ombres qui sert à maintenir le peuple dans la peur de l'autre. Nous ne parlons pas de cette urgence. Nous parlons de l'urgence d'Artaud, de Duchamp, de Bacon, celle à partir de laquelle Beckett écrivait. C'est notre état d'urgence. La guerre contre l'esprit. Aucun des acteurs des forces de destruction qui mènent cette guerre n'a pleinement conscience de ces enjeux et du rôle qu'il y tient, c'est pourquoi il serait vain de tomber dans le piège trivial du complot. Non, il s'agit d'une tendance générale de l'humanité portée par l'Occident depuis assez longtemps, à laquelle cèdent les plus avides. Et qui se nourrit de leur avidité.
Ceci concerne chacun de nous, quel que soit son milieu, sa classe sociale, ses origines. Même si certains ont plus que d'autres la latitude d'inventer un espace-temps, de liberté intérieure, de pensée, de lecture et de concentration, chacun est touché dans la mesure où l'intelligence est toujours collective, elle naît de l'échange et se construit de relations, comme ces rhizomes dont parlaient Deleuze et Guattari. Il lui faut donc pour être active, comme le geste de l'art, circuler, traverser, même en partie souterrainement, l'ensemble de la société.
Une civilisation gouvernée par des obsessionnels du chiffre qui détestent l'intelligence parce qu'elle démasque tous les pouvoirs et qu'elle est gratuite, au sens le plus noble du mot. Car ce qu'elle produit ne peut être transformé en produit marchand sans perdre son intelligence, précisément. Cette faculté, prise au sens étymologique, n'est pas purement cérébrale, elle a évidemment beaucoup à voir avec ce qu'on appelle la sensibilité, et l'imagination. Elle a pour horizon un alliage de ces différents éléments et, par conséquent, la capacité à faire vivre les symboles et à jouer avec eux. C'est une des réalités qu'Antonin Artaud a pris la peine de nous rappeler.
Pour anéantir cette capacité, plusieurs armes sont employées simultanément. Du côté de l'éducation, du développement de la curiosité et de l'esprit critique, de la possibilité de prendre le temps de réfléchir, la capacité de se concentrer, de disposer de l'espace pour penser et ressentir librement et surtout, pouvoir débattre afin de s'élever ensemble.
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Le but de ces forces auxquelles nous faisons face est de raréfier au maximum (puisqu'on ne peut absolument s'en débarrasser), ces nappes phréatiques où s'alimentent les langages de l'art et tous les outils du symbolique, pour les cantonner au champ professionnel en vue de production rentable; à ceux qu'on appelle les artistes, mais aussi aux experts, ceux qui détiennent les clefs de la hiérarchie, juges suprêmes chargés de reconnaître entre eux ce qui doit être reconnu, de façon à ce ce que le peuple ne puisse s'imaginer qu'il y prend part. Mais ceux qui s'intéressent à son histoire dans les différentes cultures le savent : le geste de l'art n'appartient pas à une caste, il a pour finalité de toucher et d'éveiller l'artiste en chacun, de faire vivre l'imaginaire de tous. C'est donc l'adversaire principal des forces de destruction à l'œuvre. L'ultime témoin, sans doute, de notre viabilité en tant qu'humains.
Nicolas Roméas
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Images © Olivier Perrot
Débattons de tout ça ensemble le 23 avril et efforçons-nous de construire des outils communs…