Point de bascule

Le représentant de commerce local de la grande industrie et de la finance internationale use de méthodes éprouvées, à base de séduction superficielle et de violente répression. Des méthodes certes connues de tous depuis longtemps qui permettent de faire taire les opposants, les discréditer, les diviser, et créer de la confusion dans les esprits.

Photogramme © Olivier Perrot Série les humains Photogramme © Olivier Perrot Série les humains
Il s'agit d'un excellent représentant de commerce, ni plus ni moins, car pour bien faire ce métier il ne faut croire à rien d'autre qu'au profit. Et dans ce rôle il est parfait. Naturellement, ceci prouve son ignorance de ce qui constitue un être humain. Donc lui-même, également. Mais voici le périlleux point de bascule, le paradoxe à l'issue incertaine : cette ignorance force ses opposants à retrouver et construire leur savoir. C'est grâce à cette méthode caricaturale, encouragée par l'Europe actuelle et que personne, depuis la dernière guerre, n'avait osé pousser jusqu'à une telle extrémité dans ce pays, que le peuple peut enfin se retrouver. En se regardant comme un peuple.

Car franchir toutes les barrières pour se réunir, discuter, oser évoluer dans ses idées, exprimer des choses simplement ressenties, faire enfin connaissance avec l'autre au-delà des images, des clivages sociaux et idéologiques, s'envisager autrement que comme de pauvres individus repliés chacun sur son égo, son milieu, ses revenus et son portable, nécessite d'identifier un adversaire commun dont l'existence relativise, voire annihile les différences de surface. C'est ce que symbolise cet uniforme magique, le gilet de survie (life vest). Car pour pouvoir se retrouver et refonder quelque chose que l'on pourrait appeler un peuple, il faut se désassigner des fonctions strictement productives qu'impose le pouvoir néolibéral, redécouvrir qu'un être humain est fait d'autre chose que ses intérêts propres, de sensibilité par exemple, qu'il porte en lui d'autres humains et qu'en lui se travaille une culture partagée en perpétuel mouvement. Il faut se souvenir que pour les êtres qui nous sont proches nous avons d'autres rôles à jouer que de production et de consommation. Un être humain, ça n'est pas une image creuse, c'est un carrefour où se croisent des existences, des histoires et ce qu'on appelle une culture. D'où la pertinence hautement symbolique du rond-point. Or, pour retrouver cette conscience de l'humain interdépendant dans une société qui n'est pas structurée en communautés villageoises, mais gérée à coups de statistiques sur des millions de producteurs-consommateurs, il faut une pression énorme. Une pression telle qu'on n'ait pas le choix, qu'on y soit acculés, absolument obligés, qui ne nous laisse aucune échappatoire.

C'est ce que notre représentant de commerce et ses comparses n'ont pas mesuré et c'est ce qu'ils ont réussi à produire sans le comprendre. Car ça, on ne l'apprend pas dans leurs écoles. Cette ancienne perversité, très longtemps maquillée par les tenants du système, n'a plus besoin de justifications (puisqu'ils ont gagné la lutte des classes 1), elle apparaît au grand jour, libérée, décomplexée, comme ils disent. Et c'est bien ça qui nous mène au point de rupture. Mais ce qu'ils ignorent encore, c'est que le point de rupture ne profite pas nécessairement à ceux qui le provoquent, car ses conséquences profondes leur échappent, c'est en cela qu'il est salutaire. En particulier en un moment de l'Histoire où le sort de l'humanité est en jeu. Peut-être même pourrait-on avancer, dans la mesure où ils s'aveuglent sur la réalité de l'être humain, que leur inconscient (qui en sait bien plus qu'eux) leur joue ici un sale tour, en leur indiquant le chemin de l'échec. Car l'une des choses fondamentales que nous apprend ce mouvement, c'est que l'intelligence collective n'est pas un simple mythe. Ça existe pour de vrai. On le voit depuis l'Acte I, pour déjouer les ruses de l'adversaire, aucun leader charismatique n'aurait sans doute fait montre d'une finesse aussi grande que cette foule sans chef et sans parti.

Cet éveil brutal des consciences, ce bouleversement des esprits, cette remise en circulation des échanges, ce douloureux rituel de passage est un vrai risque, mais c'est une chance inespérée. Les belles Nuits debout en furent les prémisses balbutiantes et il gagne en maturité. Les contradictions et les débats qui le secouent ne sont pas sans évoquer la Commune de Paris (il faut voir ou revoir le film qu'en a tiré le grand Peter Watkins), dont l'issue fut atroce, comme on sait. Mais ce qui fait du moment présent tout autre chose, ce qui en fait un point culminant de notre Histoire, c'est que les drames qui s'y jouent impliquent l'humanité entière. Il faudra donc aller jusqu'au bout de ce choix.

Photogramme © Olivier Perrot Série les humains Photogramme © Olivier Perrot Série les humains

Mesurons-nous l'importance du moment que nous vivons, de ce point de bascule ?

Ce phénomène collectif est similaire à ce qui se passe dans la vie d'une personne lorsqu'elle se résout à changer complètement de cap, ou à entreprendre une psychanalyse. Soudain, la nocivité de la situation pèse plus lourd dans la balance que les arrangements qui rendaient la vie supportable. Il y a un point précis où le risque de changer devient moins inquiétant que celui de continuer comme avant. Dans le parcours d'une collectivité humaine comme dans celui d'un être, ce point «aveugle» est toujours décalé par rapport à l'importance de ce qu'il révèle. Comme l'augmentation du prix du fuel, lapsus et autres actes manqués sont les parties émergées de l'iceberg. Déterminants en tant que révélateurs et déclencheurs, insignifiants au regard de la transformation nécessaire d'une vie ou d'une société.

Ce point de bascule est celui que nous recherchons tous, individus et collectifs, à un moment précis de notre existence personnelle ou commune, pour pouvoir passer à autre chose quand on pressent que le changement devient indispensable. Dans les deux cas, le fait que l'issue soit incertaine est une condition indispensable de l'acte. C'est, comme le dit François Roustang2, la faille, l'espace où l'on peut enfin introduire le levier pour faire bouger les choses. Pour l'atteindre, il faut utiliser les pressions extérieures, comme par exemple en parapente ou en planche à voile, s'appuyer sur les forces adverses, canaliser les énergies, réagencer entre eux les éléments et se diriger dans le bon sens. Remercions donc cette ignorance. Cette violence ignorante qui nous force à en savoir plus.

 

1 - Phrase bien connue du milliardaire étatsunien Warren Buffet.

2- Psychanalyste et hypnothérapeute qui nous a quittés en novembre 2016, auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier en date est le recueil de textes : Jamais contre d'abord, paru chez Odile Jacob.

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