No land's man (blues)

De nous que reste-t-il ? Nos troupes disséminées, nos erreurs jamais absoutes, jamais pardonnées par nous-mêmes, nos cœurs plus que meurtris, rouillés, rongés, abîmés par le temps. Un temps qui est très peu le nôtre.

tre-panation

Dans un moment d'exaltation, un long moment vécu ensemble il y a quelques dizaines d'années qui nous a faits ce que nous sommes, nous a laissés en vie, nous avons cru percevoir une lumière. Lorsqu'on perçoit ensemble, ce que l'on perçoit prend corps et l'illusion peut devenir quelque chose qui s'apparente à une réalité. Un chemin se dessine. Ce chemin où mène-t-il ? Y a-t-il même un chemin ? Est-ce un mirage ? Nous avons vécu de cela.

Absorption de chocs énormes, explosions trop violentes pour bien les supporter, auxquelles on a plus ou moins survécu, dont on se remet plutôt mal. Ingestion de savoirs et d'images jamais vraiment perlaborés, comme dit l'autre, digérés, incorporés, intégrés, qui restent un peu en vrac dedans, en pièces détachées. Chaos qui demande une voie. Ô que toute ma vie prenne place dans mon corps, mon être, mon âme, sinon pourquoi vivre tout ça? Je veux être alambic. Je veux une vie alchimique.

Nous avons cru y parvenir, nous avons cru à ça.

Nous voulions ce trésor introuvable, faire apparaître cette chose qui n'existe que par son écho intérieur, nous voulions l'écoute de chaque mot, l'entente attentive de mots prononcés avec justesse, en toute connaissance de leur étymologie et de leur histoire tourmentée, de phonèmes émis avec une précision de flèche. Musique destinée à agir sur soi-même et sur l'autre, et peut-être un peu sur le monde. Moines-soldats écharpés et inaptes au combat, sans ordre ni monastère, nous voilà errants, parcourant une terre énigmatique à laquelle on ne peut, semble-t-il, rien donner. Alors nous avons cru à la magie, à l'approche sacrée du monde de ces civilisations décimées par les comptables d'Occident. Des mots murmurés à nos oreilles il y a longtemps par des poètes, d'aventureux psychanalystes et des philosophes éclairés, reliés à ces savoirs ancestraux, sont secrètement restés en nous, enfouis, prêts à surgir.

Aucun mystère ne se résout, ni le mystère des sexes ni celui de l'espèce à laquelle on pense appartenir, ni celui d'une culture gravée en nous à laquelle on tient par force et qu'on tente d'explorer pour trouver son chemin, et dans laquelle on voudrait faire le tri. Ni celui de la destruction de l'essentiel. La guerre inégale et cruelle entre le symbolique (l'humain), et les armées du chiffre, monstrueuses et débiles. De beaux mystères, d'autres atroces. Mais cette quête peut-elle aller plus loin ? Quelque chose bloque, quelque chose de très lourd, pour tout écho un énorme rocher sur la route. Pas de réponse de l'extérieur, «no signal found», pas de signal.

Deadend

Quelque chose s'arrête, et. Est-ce que ça vaut le coup de continuer en abandonnant l'essentiel ? Depuis des siècles, au moins depuis l'invention des horloges puis des automates, nous savons que la part mécanique de l'Homme tend à prendre le dessus sur sa part sauvage. Que la folle raison pragmatique ne cesse de vouloir liquider le sage imaginaire. Nous le savons depuis bien plus longtemps encore. Je me souviens de cette histoire contée par Tchouang-tseu vers 400 avant notre ère, où Confucius rencontre un paysan qui peine à tirer de l'eau des profondeurs du sol dans son champ, avec une corde. Il lui dit : «Utilisez une poulie ce sera plus facile et moins fatigant». 400 ans avant notre ère, le paysan répond : «Je n'utiliserai jamais aucune machine, sinon mon esprit deviendra lui aussi une machine.» On vit ça tous les jours, n'est-ce pas ? On perd contact avec ses couches profondes, ses nappes phréatiques. On laisse ça aux fous et aux artistes, et encore.

L'Homme qu'on dit «augmenté», gravement réduit, rétréci et ratatiné en fait, dont on voit l'ébauche cauchemardesque, est l'aboutissement de cette longue déroute. L'algorithme est le langage contemporain de Lucifer, un pauvre Lucifer lisse et sans profondeur qui prétend détrôner nos sensibilités et asseoir le règne de ceux qui savent combien ça coûte, comment être efficace, ne pas perdre de temps. En l'absence de repères symboliques, rien de plus implacablement puissant que la bêtise. Elle est le maître incontesté.

Ce chemin qui mène à un mur s'achève, cette impasse. Ce chemin sur lequel nous étions poussés par l'idée de progrès. L'idée de progrès c'est celle de la destruction complète du mystère. Or, ici, un secret se cache : la disparition du mystère c'est la fin de l'humain. Il faut remplacer ce mythe par un autre genre d'espoir, mais libéré du temps.

On parle sans y penser d'intelligence artificielle. Artifice oui, pas intelligence. C'est le sens anglais du mot : information. L'intelligence, elle naît du corps sensible. Les machines ne m'intéressent que dans la mesure où elles ne servent à rien de connu, comme celles de Tinguely.

De nous que reste-t-il ? Beaucoup d'amour déçu pour les humains. Mais cette déception ne peut vraiment détruire ce que nous sommes, elle peut parfois nous rendre romantiques, un peu mélancoliques, nous isoler les uns des autres. Et certes, c'est en soi déjà une destruction. Mais on peut sans doute fabriquer quelque chose avec ça.

De nous que reste-t-il ? Le sentiment de l'ignorance, ou plus précisément d'un savoir inutile dans un monde qui croit pouvoir s'en passer. Quand on ressent que l'essentiel dépasse de loin les mots et qu'il tient à très peu de choses. Un geste, un regard, un son, une intonation.

C'est la raison pour laquelle nous avons tant aimé ce qu'on nomme laborieusement l'art. C'est pour ça que nous avons follement aimé le théâtre, et espéré en lui, dernier espace sacré où les humains sans religion se rassemblent pour donner corps à des valeurs plus grandes qu'eux et eux tous réunis. Nous y avons trouvé, bien ou mal servies, les expressions les plus profondes, les plus solides, les plus puissantes de l'humain. Mais nous ne lui avons pas trouvé la force de changer le monde dont il est l'expression. Car l'art, il faut d'abord le désirer et lui donner sa place pour qu'il agisse.

Alors, dans un monde dirigé et détruit par les pervers, qui tend à pervertir chacun, cette dernière trace tangible de l'âme humaine en actes doit absolument être vidée de sa force. Elle est le rappel d'une autre manière d'être, profonde et risquée. D'une autre modalité d'existence, vraiment reliée au monde.

Les pervers ne sont jamais très intelligents. Ils ne peuvent par définition l'être. L'intelligence nuirait à leur état. Ce sont d'orgueilleux trépanés qui, pour cacher leur honte, veulent empêcher les autres d'user de leurs facultés. Pouvoir contre puissance disait l'ami Deleuze. Il faut aller beaucoup plus loin que la perversité pour devenir un être humain. Atteindre une certaine connaissance qui décille le regard et, surtout, savoir quoi en faire. Parce que voyez-vous, il y a «le côté obscur de la force», comme ils disent dans Star wars et c'est la même chose dans Tolkien et c'était déjà dans le Livre de Job. Ça veut dire que lorsqu'on atteint un point de savoir situé au-delà de toute fausse contrainte morale, cette connaissance permet d'agir dans le bon ou dans le mauvais sens. Ce ne serait donc qu'une question de choix. Alors, que croyons-nous savoir de plus que les pervers, en prenant le parti de l'humain ? Nous faisons un choix. Un choix déjà inscrit en nous à un niveau profond. Nous savons de toujours que la perversité ne mène nulle part, à l'exception sinistre du pouvoir. Et pour une raison simple. Les êtres reliés,  les êtres collectifs que nous sommes, ne pourront jamais se sauver sans embarquer les autres. Tous les «autres» du monde, sans doute.

Nicolas Roméas

 

 

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