Un oubli essentiel

Partout, dans mon entourage, j'entends cette remarque : «les artistes sont absents du mouvement». Il faut le reconnaître, en dehors de quelques valeureux musiciens, dont ceux de la «fanfare invisible», présente dans les manifestations à Paris, leur donnant couleur de vie et de joie, ou de ce plasticien qui fabriqua un grand gilet jaune lumineux sur un rond-point, on les voit peu en tant que tels.

Leur présence est pourtant vitale. Elle sublime, transforme les tensions en beauté, la rage ou la colère en communion. On l'a vu et ressenti par exemple, certains grands soirs de Nuit debout accompagnés, portés par un magnifique orchestre. Ou, à d'autres moments, lorsque les voix s'unissent, quand la force du chœur saisit la foule. À de tels instants, cette certitude ressurgit : le geste artistique est l'une des plus précieuses armes de la résistance à la destruction de l'humain. Et par conséquent, l'une des cibles centrales, bien que cachée, du système néolibéral, dont le rêve ultime - notre cauchemar - s'appelle transhumanisme. C'est-à-dire la fin de l'humain en tant qu'être patiemment construit de langages, de symboles, et de sens.

Montage © Olivier Perrot Montage © Olivier Perrot

Toutes ces équipes qui, grâce au projet extraordinaire préfiguré par le Conseil National de la Résistance et en partie inscrit dans nos lois après guerre, font  vivre l'idée d'un service public de la culture hors de toute rentabilité, tous ces artistes qui n'oublient pas qu'ils sont, avec leurs outils symboliques, au service de la collectivité entière, sont les alliés les plus précieux d'une civilisation vraiment humaine.

Tous ces œuvriers qui savent que leur rôle est de participer en profondeur à l'évolution de la collectivité, sont les adversaires les plus radicaux et les plus puissants de la déshumanisation. Et les plus efficaces. C'est l'une des vraies raisons, non dite mais profonde, pour lesquelles le grand syndicat patronal veut détruire le régime de l'intermittence. L'abandon de la culture dans les programmes de la plupart des partis s'inscrit dans cette logique. Ceux qui œuvrent dans le symbole, dans ce qui ne doit jamais se réduire à des chiffres sous peine de disparaître en tant que tel, sont les adversaires les plus acharnés de la quantification du monde qui est en marche.

Tout ce qui n'a pas été mangé, abîmé, détourné, monétisé, standardisé, starifié, falsifié, transformé en objet de consommation par le marché, doit profiter de ces instants rares, de cette faille subreptice, pour retrouver son véritable rôle : un ensemble d'outils d'émotion, de sens, de sons de gestes et de traces, au service de l'humain - et parmi les humains, au-delà de leurs intérêts personnels ou partisans. C'est un point extrêmement important si l'on veut éviter que ce mouvement au chemin incertain ne bascule dans la barbarie à la faveur de la violence vécue et de la désinformation.

La défense de ces outils symboliques intrinsèquement inquantifiables, qui vont des arts plastiques au théâtre, la poésie ou la littérature, en passant par la musique, est un combat de société majeur, aussi crucial que celui de l'écologie, que nous révéla il y a une cinquantaine d'années René Dumont. Nous parlons des outils qui servent à construire l'humanité en nous. Ce combat c'est celui de l'humain contre un système qui veut faire de nous des robots obsédés par l'argent. La fin de l'humain devrait bien plus nous inquiéter que celle de la «planète».

Le geste de l'art est partout négligé, en temps de luttes ou non, par nos adversaires et nous-mêmes, en tant que réalité politique. Il n'aura bientôt plus de place dans cette civilisation en dehors du marché. Et ce ne sera alors plus de l'art, ou sens ou nous parlons de ce principe actif. On oublie le rôle de ce lanceur d'alertes dont ne peut se passer aucune civilisation. Mais il est essentiel.

Comme la truite du bassin de décantation ou le canari dans la mine, s'il est atteint c'est que l'atmosphère n'est plus viable. Osons le faire. Plaçons le geste de l'art (et ce qu'on appelle culture) au cœur de ce combat.

Nicolas Roméas

L'Insatiable

 

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