Nicolas Roméas
Acteur culturel, auteur, Nicolas Roméas fait aujourd'hui partie de l'équipe de bénévoles du site L'Insatiable (www.linsatiable.org) en tant que rédacteur en chef. Il participe également à la nouvelle revue L'Insatiable papier.
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Billet de blog 26 févr. 2012

Des biens publics de très haute nécessité

Cessons de tergiverser. Si la culture ne devient pas aujourd'hui l'un des fers de lance des programmes de nos partis de gauche, nous aurons perdu, quoi qu'il advienne.

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Cessons de tergiverser. Si la culture ne devient pas aujourd'hui l'un des fers de lance des programmes de nos partis de gauche, nous aurons perdu, quoi qu'il advienne. Si leurs représentants ne perçoivent pas le caractère fondamental de l'enjeu, nous aurons - même en cas de victoire - cédé à la déferlante ultralibérale qui cherche à détruire à l'échelle mondiale les outils de l'esprit, pour réduire les humains à d'efficaces machines à produire et à consommer.

De quoi parlons-nous ?

Il s'agit de défendre, dans la grande filiation de l'Éducation populaire, la mise en circulation démocratique - et l'usage - des outils et des œuvres de l'esprit.

Si ce combat est aussi fondamental que celui de l'écologie, c'est que ces outils et ces œuvres, de la langue qui nous constitue à tous les langages que nous avons inventés, inventons et inventerons, sont les premiers matériaux de la construction de l'humain. Un être humain pensant, rêvant, imaginant.

Non une machine à l'apparence humaine.

Nous revendiquons la culture de tous par tous. Aux marchands de sons et d'images comme aux tenants de l'élitaire pour quelques-uns, nous opposons un partage du sensible (1) irréductible au seul partage de fichiers. Internet peut être un puissant vecteur de découverte et de savoir, et l'abrogation de la sinistre loi Hadopi est un préalable indispensable. Mais insuffisant. Là où d'aucuns parlent d'accès à la culture nous parlons d'appropriation, de pratique, d'échange. Un usage qui ne saurait se réduire à la consommation illimitée de musique et d'images sur le web, sauf à se satisfaire d'une culture pour chacun qui fait du citoyen une cible marketing et un consommateur avide de ce qu'il connaît déjà !  Les néoconservateurs ne s'y trompent pas, qui utilisent l'industrie culturelle comme rouleau-compresseur des imaginaires.

Comment une politique culturelle pourra-t-elle favoriser la circulation du sensible et du symbolique ? En prenant soin, partout, des jeunes pousses, en acceptant la mauvaise herbe, en refusant l'excellence surannée qui paralyse comme la démagogie consumériste qui transforme l'art en produit. En opposant aux logiques pyramidales la reconnaissance des initiatives de terrain. Il ne s'agit pas uniquement, suivant la formule de Malraux, de «rendre accessibles les plus grandes œuvres au plus grand nombre», mais de reconnaître en chacun l'auteur potentiel. Ce n'est pas – seulement – une question de moyens, mais de partage des richesses, d'abolition des privilèges. Et de volonté politique.

Nous revendiquons l'art et la culture comme instruments d'humanité, outils d'intelligibilité du monde et d'invention du futur, langages d'élucidation d'une société de plus en plus complexe, armes de l'imaginaire face à la tyrannie d'une réalité qui ne souffrirait aucune alternative. Nous affirmons que dans ce combat pour un autre monde – non seulement possible, mais indispensable – , les outils du rêve, de l'affect, sont aussi nécessaires que ceux de la raison et du militantisme politique. Cette ambition ne saurait être l'apanage d'un seul ministère. L'habitat, les rapports sociaux, l'éducation, le travail, l'aménagement du territoire, les bouleversements technologiques sont des questions culturelles ! Une politique culturelle pour aujourd'hui sera transversale ou ne sera pas. Elle ne saurait obéir ni aux logiques manageriales de l'évaluation ni aux statistiques de fréquentation. Elle devra être démocratique, s'appuyer sur l'effervescence des expériences, observer sans mettre sous tutelle, soutenir sans stériliser par des labels. Laissons les AOC aux produits du commerce.

Prenons la culture et l'art pour ce qu'ils sont : des biens publics de très haute nécessité portant l'exigence d'un service public refondé. Alors, peut-être ce mot, culture, n'est-il plus adapté au combat que nous menons ! Peut-être, pour nous faire entendre, devrons-nous en inventer ou en choisir un autre. Peut-être renvoie-t-il trop dans notre langue à une longue histoire de monarchies, à des clivages sociaux persistants, à cette distinction dont parlait Pierre Bourdieu… Pour notre part, nous avons choisi. Nous parlerons de préférence de l'univers du symbole. Pourquoi ce choix ? Pour distinguer clairement cet univers de celui de la quantité, du chiffre, auquel la machine ultralibérale veut tout soumettre, y compris ce qui est d'évidence incalculable. Pour d'emblée faire entendre que nous ne nous contenterons pas de la défense d'un trésor patrimonial, ni d'une culture d'élite dont il s'agit de faciliter l'accès aux classes laborieuses.

Comme l'a montré le regroupement de l'Appel des appels, qui réunit autour d'un socle de valeurs fondamentales des représentants de corps de métiers aussi apparemment éloignés les uns des autres que la justice, le journalisme, la médecine, la psychiatrie ou l'Éducation, c'est là, aujourd'hui, que le combat se joue. Dans une résistance absolue à cette évaluation chiffrée qui a pour but d'éliminer tout ce qui, dans les œuvres humaines, est de l'ordre de l'échange, de l'imaginaire et, comme l'écrivirent si justement Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, de la relation, ce mot puissant qu'employa aussi Peter Brook.

Si nous voulons être à même de la décliner à tous les niveaux de notre réalité, cette vision doit d'abord être pensée et considérée comme une donnée essentielle. Et mise, d'urgence, au premier plan des projets politiques.

Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do
Cassandre/Horschamp

www.horschamp.org


1- Titre d'un bel ouvrage de Jacques Rancière (éditions la Fabrique)

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