L'essentiel

La chose vraiment essentielle, puisqu'on en parle, c'est de comprendre que les clivages politiques tels qu'ils nous sont imposés ne suffisent absolument plus à penser notre monde. Il faut sortir par le haut de ces boîtes étanches dans lesquelles nous sommes cloîtrés, où nous étouffons, prendre conscience que ce qui est en jeu concerne absolument tout le monde, sans aucune exception.

Et qu'il ne s'agit pas uniquement de ce qu'on nomme "écologie", pas seulement non plus de ce qu'on nomme "économie", dans le sens qu'on donne aujourd'hui à ce mot.

En acceptant de ne considérer les problèmes actuels du monde qu'à travers ces lunettes sommaires gracieusement fournies par la civilisation occidentale contemporaine, on ne peut que s'engouffrer, les uns et les autres dans nos impasses respectives. Arc-boutés contre les murs à l'intérieur desquels nous avons cru construire une "identité" individuelle (et relativement collective), nous nous écharpons comme des fauves, laissant le champ libre aux forces de destruction et retardant la survenue d'une prise de conscience véritable.

L'essentiel qui n'est pas pris en compte, c'est l'ensemble des outils symboliques qui servent à être des humains. On peut appeler ça la question culturelle, mais elle ne peut jamais se réduire à la défense - qu'on a absolument raison de faire - d'un secteur d'activités.

Sortie de secours Sortie de secours

Elle est infiniment plus profonde et centrale et elle inclut en réalité toutes les autres questions. C'est la question de l'être humain qui parle, qui écrit, qui peint, qui chante, danse, fait de la musique, qui philosophe, qui soigne, qui invente des langages, en un mot de l'être humain qui imagine et qui le fait avec son corps. En acceptant, dans une période d'"apocalypse" (au sens que donne à ce mot René Girard) de couper les liens entre les univers, de se contenter d'un seul axe, et par exemple de ne militer que pour un secteur d'activités qui nous est présenté, de surcroît, comme annexe, non primordial, on passe complètement à côté de l'enjeu du combat pour l'humanité.

Depuis des décennies, depuis la fin des années soixante, nous essayons instinctivement sans y parvenir, de dépasser ces clivages dont nous sentons bien que l'espace qu'ils nous laissent est trop étroit et qu'ils ne servent pas suffisamment ce que nous percevons de nos intérêts communs. Et souvent les solutions qu'on trouve sont des trompe-l'œil. Pour dépasser ces clivages il y a la méthode Gilets Jaunes, la seule viable, parce qu’elle nous ramène à l’humain sensible antérieur aux séparations sociales, et la méthode capitaliste qui ne sert qu'à aggraver la situation générale. Certes les gens qui réfléchissent sont à gauche, impossible de faire autrement, mais est-ce suffisant pour comprendre pourquoi d'autres refusent de réfléchir ? La piste à creuser est certainement celle de notre besoin d'opposition et d'affrontement. Comment se sentir exister sans s'opposer à l'autre ?

À cette très vieille question les Gilets Jaunes, comme d'autres avant eux, ont tenté d'apporter une réponse provisoire et pratique, mais très puissante : en nous réjouissant de partager nos désaccords, en échangeant sans tricherie, sans lissage, sans recherche de consensus, mais avec une bienveillance absolue. En échappant de cette façon au piège politicien qui ne sert que les pouvoirs et nous mène au désastre. C'est la condition de notre survie, nous n'avons plus le choix. Tous les langages de l'art ne parlent que de ça, ne cherchent que cela, cette dynamique qui n'a besoin d'aucun aboutissement pour être réussie, ce mouvement permanent de l'être que propulse la rencontre de l'autre par le véhicule du symbole.

Nicolas Roméas

www.linsatiable.org

 

 

 

 

 

 

 

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