Juste un outil sans quoi rien n’est possible

D’accord, essayons de poser les choses calmement pour essayer de voir un peu ce qu’il en est. Une nanoseconde de répit dans l’œil de ce cyclone putride.

cyclone
Non on ne s’est pas battu, on ne se bat pas, pour ce que vous appelez encore l’art, tristes occidentaux modernes confits bon gré mal gré dans un ragoût de honte rance, ficelés jusqu’au nez dans votre sale névrose, cette myope et pathétique contenance, la haine et le mépris de soi, le rejet de la common decency dont parla George Orwell,

quand vous vous extasiez plus ou moins sincèrement devant les productions, objets et concepts à la mode de ce siècle, quand vous vous inclinez devant ces valeurs, d’excellence dites-vous, et ô mon dieu si subversives, fruits d’un sinistre marketing, dûment adoubées par ce siècle à front de bovin, terrifiant de bêtise, doctement validées par les porte-parole appointés de ce temps de comptables, de ce siècle dégoûtant de crasse gestionnaire, de fric de mensonge et de sang, plus délétère encore, peut-être, que les temps de guerre explicitement atroces, vous qui vous imaginez qu’une société qui se vautre ainsi dans sa merde peut produire ce qu’on appelle encore de l’art.

Et sans doute le peut-elle, oui, vous avez raison, mais c’est alors le signe que ce mot insupportable qui a perdu ses dernières résonances, qui tient à peine debout, ce mot tuméfié, groggy et salement amoché, longtemps mâché et remâché par des bouches immondes comme un chewing gum en fin de vie, érodé jusqu’à l’os par un mésusage obscène réitéré en boucle, déchiqueté, élimé jusqu’à la corde à en devenir translucide, dénaturé jusqu’à l’absence totale de sens et de vitalité, est, là, enfin au bout du bout de son laborieux parcours historique, définitivement vidé de toute force d’action réelle. On ne se bat pas pour ça.

On s’est battu, on se bat encore, oui, pour ce que cette trace permet, révèle et rend possible. Cette étincelle. On se bat pour que cette infime trace de pas humain, sacrée et hautement politique, tellement politique que le mot politique semble ici dérisoire, révèle ce qu’elle doit révéler de nos vies. On se bat pour ce que ce geste porte hors de lui-même, pour ce qu’il induit comme façon d’être au monde, comme relation au monde.

On a cru et on croit encore au service public de la culture, on s’est forgé cette croyance, on s’est accroché au Conseil National de la Résistance. Candide, grotesque. La mise en œuvre de la non-rentabilité ne peut exister que dans un mécanisme de solidarité global, et il part en lambeaux depuis longtemps. Englués dans le terne chaos d’une république en décomposition, cernés par les compromissions, empégués dans la puanteur moite des faux-semblants, pris dans cette toile d’araignée, avec le dégoût du trop-plein de non-dits accumulés au fond de chacun et de la naïve assemblée que nous formions, dans ce monde comiquement dit de la culture, salis et peut-être contaminés par la honteuse habitude des lâchetés ambiantes, dans le vacarme épouvantable du chœur dissonant de courtisans serviles, tristes, pusillanimes, dansant leur stupide menuet avec cette monarchie moisie qui se fait laborieusement passer pour une république.

Variations sur le masque @ Olivier Perrot Variations sur le masque @ Olivier Perrot
Et quelques grands lanceurs d’alerte ouvreurs d'horizon tenaient le cap dans la débâcle. On se disait que sans eux, le bateau coulerait. On aima beaucoup Vaneigem, on l’aime encore, et Bourdieu, et ailleurs Jean Oury, François Roustang. On apprécia la présence du grand candide Stéphane Hessel, puis le minutieux Frédéric Lordon, le vieux Gavroche François Ruffin, Emmanuel Todd, en prophète avisé. J’avais lu René Guénon, écrivain chrétien porté sur l’hindouïsme qui écrivit en 1927 dans La Crise du monde moderne, que si nous n’avions pas d’horizon devant nous, il fallait planter des graines pour après. On adora les inespérées Nuits debout, l’art pointait son nez dans la rue comme il se doit, les Gilets Jaunes étaient nos frères bavards. Et la répression s’abattit, grossière ou insidieuse, grossière et insidieuse.

La vision du marécage nauséabond où nous sommes enlisés jusqu’aux yeux et qui nous engloutit chaque jour un peu plus ne fait que confirmer ce que l’on sait depuis longtemps. Les boutiquiers sanguinaires ne veulent plus du tout composer avec l’humain, ils comptent en finir avec tout ce qui leur fait obstacle. Enfin. Naturellement ils n’ont pas clairement conscience de faire eux-mêmes partie des obstacles et que lorsqu’ils seront parvenus à leurs fins il ne leur restera plus qu’à disparaître. On ne peut pas tout savoir. On a connu ça, la toute-puissance, aveuglement sans frein, dévastateur. Tout le monde a connu ça. En principe c’est une étape à franchir, comme d’autres. C’est un passage crucial. Mais pas pour eux. Non. Calés dans leur cockpit, aux commandes de ce jet dont la puissance les grise : le pouvoir, celui de l’argent, avant tout ; ils ne savent pas ce qui en eux, en eux-mêmes, disparaîtra lorsqu’ils parviendront à leurs fins. Ils ne se connaissent pas vraiment, et c’est leur force. Ça fait gagner du temps. Ils ignorent ce qui tient les êtres en vie. Ils ne savent pas que c’est l’essentiel en eux-même, l’essentiel en chacun, qu’ils finiront par détruire, en s’imaginant se débarrasser des autres, les dominés, les faibles, les rêveurs, les rien. La logique du tueur a ses vertus, elle a fait ses preuves.

Et les plus grands esprits ont beau ressasser depuis des lustres immémoriaux, sur tous les tons et tous les modes, que le sentiment de la beauté est vital aux humains, que la seule option viable est la mise en question des certitudes, l’évolution permanente, ils s’imaginent avoir inventé la lune en suivant l’Oncle Sam, ils se voient encore en winners, campés sur cette posture grotesque et mortelle comme un Père Ubu pire que l'original. Et ils veulent qu’on s’adapte à ce monde rétréci. Covid ou pas, cyclone ou pas, krach ou pas, toute catastrophe leur est bonne, absolument utile, indispensable. Naomi Klein l’a clairement démontré. Qu’ils créent eux-mêmes le choc ou qu’ils manœuvrent avec ce qui ne dépend pas d’eux, c’est la même chose. Et les chocs ça ne manque pas. Leur manière de piloter le monde comme un bolide de formule 1 ivre ne peut qu’en déclencher sans cesse. Demain ce sera autre chose, évidemment. N’importe quel désastre peut servir à mettre encore plus de distance entre les êtres, à orienter vers la haine de l’autre, à faire oublier notre interdépendance, à effacer la solidarité, ce moteur de la vie collective. Les catastrophes pourraient faire valoir le contraire, naturellement, nous éveiller, mais c’est leur vision qui triomphe, car comme dit Jean de La Fontaine, la raison du plus fort est toujours la meilleure.

Variations sur le masque @ Olivier Perrot Variations sur le masque @ Olivier Perrot

Grand bien leur fasse. Mais nous ?

Nous défendons la rude, difficile, impérieuse et âpre nécessité d’une évolution permanente. Et quelques outils servent à ça. Parmi eux il y a le geste artistique, le geste symbolique.

Pour en parler un peu, posons les bases. Quel est le contexte flagrant ? Nous vivons dans un régime monarcho-capitaliste, où le monarque a prêté allégeance à la finance mondialisée. Dans un système monarchique, tout est monarchique. De haut en bas et dans toutes les têtes, tous sont atteints. Les artistes qui sont tolérés, les équipes, les compagnies, les lieux, sont finalement réduits à n’être que cours, courtisans, et bouffons, au service, chacun à son niveau, des différentes hiérarchies qui remontent jusqu’au pouvoir suprême et en relaient les injonctions. Le système que nous subissons jusqu’à l’intime est un greffon du capitalisme mondial sur
une vieille histoire monarchique nationale. Le dernier occupant du trône en date ne s'en cache pas. Ce monarchisme, comme toute machinerie politique, utilise et oriente les esprits des sujets qui lui sont soumis et intériorisent ce fonctionnement hiérarchique.

Toute hiérarchie n’est pas néfaste, certes, tout ne se vaut pas, c’est entendu, mais pour avoir un sens, elle ne doit en aucun cas être seulement fondée sur le pouvoir. Après qu’on ait laissé tomber la puissante utopie de l’éducation populaire, toutes les apparentes tentatives de démocratisation de l’art qui ont eu lieu chez nous depuis la Libération, mues par les secousses de l’Histoire et propulsées par des êtres animés de sincères énergies, n’ont pu au bout du compte qu’aboutir à des leurres, baignées dans ce bouillon, exactement comme la social-démocratie, l’écologie sans politique dont parle Frédéric Lordon, et tous leurs avatars pseudo-pseudo, comme dit Romain Gary, qui voudraient faire accroire qu’il est possible de ménager des espaces de liberté hors rentabilité à l’intérieur du monde capitaliste. Faire exister un peu de démocratie réelle au sein du capitalisme. Quelle blague atroce.

Comme l’écrit très justement Myriam Leroy sur son blog de la RTBF :«On entretient l'idée que les artistes, c'est quelques pharaons et des millions de sangsues». On en est arrivé à ça, à partir de la notion essentielle de service public de la culture. Cette notion exprime et rend possible une chose très simple : le geste artistique ne peut advenir qu’avec l’assentiment et le soutien de l’ensemble d’un peuple. Ni plus ni moins. Le lugubre dysfonctionnement dont parle Myriam Leroy, c’est l’écrasement du symbolique sous le quantitatif.

Je prétends, nous prétendons, nous sommes nombreux à prétendre, que la fonction de l’art est d’agir effectivement sur les membres des sociétés où et à partir desquelles il s’invente, dont il est l’émanation, de façon à la fois individuelle et collective. C’est à ça que sert cet outil précieux, à rien d’autre : améliorer les sociétés humaines. Nous faire comprendre que tout ne peut être réduit à des chiffres, fric et statistiques, quantité. Qu’il y a une autre dimension. Que l’artiste, ce fou-chamane à qui est délégué ce rôle, représente chacun dans sa vitale dyspraxie, son inadaptation fondamentale à la logique qui produit des échanges standard, d’où l’humain est absent. Qu’il s’agit donc d’une fonction politique au véritable sens du mot.

Agir d’une façon très spéciale, évidemment, si spéciale que la plupart du temps on en perd son vocabulaire et ses repères. C’est justement l’enjeu. En s’adressant aux êtres à un niveau de perception plus profond que celui qui sert usuellement à la vie sociale, et au-delà de l’intellect, en brouillant les cartes de la perception, en ouvrant d’autres portes, en inventant ses langages, le geste artistique relie à une mémoire collective profonde, archaïque au vrai sens du mot, toujours active, mais intacte du monde moderne. Ce niveau de perception, on l’appellera d’abord symbolique, mais si l’on suit Freud on pourrait aussi dire que ça se joue à
un niveau inconscient.

Je prétends et nous prétendons que tout autre fonction attribuée au geste artistique est une compromission délétère qui détruit le sens de ce mot et sa capacité d’action. Nous voilà bien, dans l’Occident du XXIème siècle. Aucune des catégories du capitalisme industriel et financier ne permet de le faire exister, c’est évident. À quoi bon faire semblant. Pourquoi y a-t-il encore de l’art, alors ? Et dans quel espace survit-il ? Y a-t-il encore de l’art lorsqu’il renonce à sa fonction d’éveil et cesse d’assembler les humains ?

On devrait s’exciter là-dessus comme des fous, voir que l’enjeu est essentiel, plus même que celui de l’écologie, ou bien que c’est en fait le même. Qu’il est question du moteur d’une civilisation, du lieu où ses symboles agissent. On devrait avoir les mains dans le joyeux cambouis, s'exprimer ensemble bruyamment, polémiquer sans peur de se tromper, comme on l'a fait dans les années soixante-dix et comme les Gilets Jaunes tentèrent de le refaire, éructer à foison conneries et vérités, changer d’avis soudain, se fâcher et tomber dans les bras les uns des autres, épuisés. On devrait essayer, rater, encore, et rater mieux, comme dit Beckett, trouver provisoirement, un peu, modestement, crier de joie ou de colère, se taire, secouer les rouages, défaire les habitudes, être politiquement hypersensibles et produire, ensemble, sans peur du résultat. Faire une percée, une brèche, s’y engouffrer. C’est le geste artistique, c’est ça. Un peu de lumière. Mais on lit Télérama et on va sagement au théâtre, au musée, dans toutes ces salles, dans tous ces lieux où ça s’impose, où ça n’attend plus depuis très longtemps de réponse. Plus aucune sorte de réponse vraie. Covid ou pas.

On se coule sans se rebiffer dans le moule du spectateur anonyme qui a payé sa place, du regardeur blasé, de l’amateur d’art avisé, ou pire, peut-être, du technophile moderne.

On renonce à ce que cet acte puisse produire autre chose qu’un geste de consommation ou de pouvoir. On se paie le luxe de s’emmerder, si intelligemment, alors que l’enjeu est vital et qu’il s’agit d’avancer sur le chemin de la vie. Ensemble. On accepte ça, on perd complètement pieds, on ne sait plus, on renonce, on écoute des imbéciles pontifier, on ne se fait plus du tout confiance, on ne fait plus confiance à ce qu’on appelle l’art. Ce mot ne nous appartient plus, ils l’ont séquestré. On se persuade que d’autres savent mieux que nous-mêmes ce que nous ressentons, payés pour ça, experts. Ce geste bouleversant qu’on appelle l’art, geste social et politique, profondément politique, se fige dans une allure hautaine, une posture immobile qui le rend apte à être évalué, consommé, vendu, prisé, monnayé. Malgré Dubuffet, malgré Artaud, malgré Duchamp, malgré Miro, malgré Tsara, malgré Cheval, malgré Ghérasim Luca, malgré tous ceux qui, comme Pénélope, s’affairent humblement dans la pénombre à tisser, défaire et reprendre la folle tapisserie de l’humanité. On baigne dans un bain acide qui nous ronge, un bain de cynisme. C’est donc foutu. On laisse des milliardaires au cerveau atrophié qui ont tout compris, faire du marketing et du fric et appeler ça de l’art.

On ose laisser faire ça. Merde. On se dit que la contrainte est toujours bonne pour l’art - ce qui est parfois vrai, pas toujours - et on va jusqu’à faire l’effort de s’adapter au pire. On invente des formes d’art à distance qui collent parfaitement, heureuse coïncidence offerte par ce virus de rêve, à ce que le néo-capitalisme attend impatiemment : de la distance entre les êtres, plus de corps, plus d'assemblée, du virtuel, du numérique parfaitement aseptisé, l’empire des GAFA prend la main. Le covid est un accélérateur de tendances lourdes, comme ils disent.

Variations sur le masque @ Olivier Perrot Variations sur le masque @ Olivier Perrot

À vrai dire que peut-on faire contre ça ?

Ça fait très longtemps qu’on a perdu le fil, virus ou pas, peu importe, ça ou autre chose, tout est bon pour nous détacher de nous-mêmes. Et puisqu’on ne creuse en soi que par les autres et leurs actes, il nous faut un vecteur. L’art sert à ça, relier les humains entre eux par le haut pour ensemble faire basculer le réel, c’est son seul, simple et unique objet. C’est donc leur pire ennemi. La meilleure façon de le vaincre, c’est le nier, nier son importance, faire comme s’il n’existait pas, comme si ce qu’il révèle n’existait pas. Comme s'il pouvait être un divertissement, une industrie, ou un joyau sur lequel on spécule.

Ils ont gagné, nous sommes vaincus, cadavres grotesques bringuebalés par le vent, frères humains qui après nous vivrez, à vouloir défendre un concept qui ne correspond plus à rien de concret dans nos vies. Écoute, attends un peu ! Si nous voulons gagner un jour, il faudra regarder les choses en face. Art. Le mot ne renvoie plus qu’au patrimoine, si bien nommé, aux stars laborieusement fabriquées dans un entre-soi poussiéreux, à un mystérieux exotisme où ils ne voient que des objets, ou à une provocation impuissante et vendeuse qui se fait passer pour révolutionnaire. Tout ce qui s’efforce de produire un geste, non pour, mais avec l’autre, notre contemporain, ils le relèguent avec mépris en bas de leur hiérarchie falsifiée. Les cons. Ils utilisent tout ça, notre impuissance, notre sidération, la perte de repères. Depuis l’école. Tout leur sera bon, tout, pour détruire les outils du sensible, les outils du symbole. Lorsque nous gagnerons, après de terribles et obscurs passages, après avoir traversé le néant puisqu’ils y tiennent absolument, ce ne sera pas notre victoire, ce sera celle de l’être humain debout. Quand il se tient debout, l’être humain sait ce que signifie l’échange, la beauté, la fulgurance,  et résister pour elle à la médiocrité. Nous ne voulons pas défendre ce que vous appelez l’art. Nous voulons essayer de devenir des humains.

Nicolas Roméas ( www.lInsatiable.org)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.