Lettre de François Koltès à Pippo Delbono


Je voudrais vous faire partager cette lettre de l'écrivain François Koltès au comédien, auteur et metteur en scène italien Pippo Delbono. Car je pense qu'il est très important, lorsqu'on évoque les drames insupportables de cette époque (et en particulier de cette Europe) qui est en passe de détruire le peu d'humanité qui lui reste, de ne pas se contenter d'aligner des chiffres ou de produire des analyses politiques et géostratégiques, mais aussi de montrer la force de la beauté et de la douleur qui nous atteignent au plus profond, de faire ressentir ces émotions, au-delà des constats, des chiffres et des faits. Pour rappeler qu'il s'agit bien ici d'enjeux qui concernent l'avenir de l'être humain, un être humain digne de ce nom, encore apte à éprouver la solidarité pour d'autres êtres et qui n'a pas perdu sa capacité d'empathie.


Nicolas Roméas


©François Koltès ©François Koltès
 


À Pippo Delbono  
Syracuse, le 25 août 2013


Carrissimo Pippo,


Tandis que tu prends le frais devant la porte de ta maison sous le Mont Blanc, je t’imagine les yeux plissés dans la lumière rouge du soir sur les glaciers et je sais que tu les fronceras davantage encore quand nous serons sous les mille soleils du Sahel, cet hiver, pour chercher un peu de ce que l’Afrique voudra bien nous montrer. 
Les passeports sont arrivés, avec les visas.

Hier soir, nous étions sur la terrasse au dessus du Scoglio, et nous mangions la pasta aux sardines qu’avait préparée Michele. La chaleur était encore forte et le vin de l’Etna ne suffit pas à nous calmer : l’hélicoptère est encore passé sur Ortigia, puis est entré dans la nuit au-dessus de la mer. Tous les jours et les nuits du printemps et de l’été, comme un rituel macabre, les moteurs d’aéronefs emplissent l’air brûlant et une méchante tristesse nous rend silencieux. 
A sept heures, je suis passé sous le Palazzo Montalto, image mythique des richesses anciennes, j’ai pris un café sur la place San Antonio, j’ai marché dans l’air encore frais jusqu’à la Porta Marina et je suis descendu au port. Quatorze rafiots sont accostés depuis quelques jours, les uns contre les autres ; un quinzième semble jeté sur le quai de la douane, adossé au mur de béton. C’est à peine une partie de ceux qui ont été arraisonnés dans le canal de Sicile ces derniers mois, tous en perdition. Je viens ici, comme j’irais voir la tombe de ma mère, chaque jour. Je viens seulement voir, il n’y a rien à dire. Il n’y a rien à raconter. Ce sont des ruines de bateaux qui, cependant, ont réussi une dernière fois la traversée.

©François Koltès ©François Koltès

Ils sont arrivés dans la nuit, une barque de 128 âmes, un chalutier de 347, remorqués par des navires des gardes côtes et de la Marine nationale. La veille, sur la plage de Catane, les baigneurs ont sauvé 234 africains qui se noyaient à deux cents mètres des parasols ; la veille encore, une barque à Avola, le jour d’avant, deux à Portopalo. La liste est longue et funèbre : rares sont les embarcations qui débarquent avec leur cargaison entière. Parfois tu peux apercevoir les grands corps qui marchent, tenant leurs sacs de plastique, les uns derrière les autres, le long du quai. Les peaux sont grises, uniformes, celles des Africains, des Syriens, des Egyptiens, comme si le malheur les faisait de la même race maudite. Les yeux sont rouges, brûlés par le soleil ou les embruns, comme si la Méditerranée, pourtant généreuse, voulait leur enlever leur dignité. Mais la mer n’est pas en cause.

©François Koltès ©François Koltès

Je vis à Ortigia depuis quelques mois, l’île de Syracuse, la plus belle, et j’y suis bien. J’aime les gens, j’aime le vin, le café, la lumière, la mer, le Scoglio d’où les enfants plongent dans l’eau claire parmi les poissons. Mais une bête est entrée dans ma tête, qui me ronge. Les bateaux sont beaux, magnifiques, comme des ruines antiques. Ils donnent une couleur exotique aux rives siciliennes. Ils portent sur leurs coques, leurs ponts et leurs flancs, des parfums d’aventure, un goût de course marine. Je ne peux les oublier, pas davantage que je ne puis oublier le Caravage de Santa Lucia, le théâtre de Ségeste, la Cuba de Palerme. Mais à présent, les barques m’obsèdent : les chiffons, les valises, les restes de traversées épiques et désastreuses. Et je les vois, debout, serrés les uns contre les autres, dans les cales, sur les ponts, sur les toits de cabines, vomissant leurs tripes, aboyant par moments au ciel leur faims et leurs soifs ou, silencieux à d’autres, baissant la tête comme des esclaves. Je ne peux parler d’eux, qui m’ont parlé pourtant maintes fois, sans que se serre ma gorge. Je suis coupable, ils me soupçonnent d’être coupable. Je le suis. La beauté de ces navires, la beauté immense de ces corps distendus de femmes, d’enfants et d’hommes et de leurs âmes évaporées, me rend malade. Je n’ai plus envie de parler, d’écrire, de faire une poésie indécente de ce malheur. Je ne peux pas parler pour eux, je ne sais pas ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils vivent. Je sais seulement que je ne peux plus continuer à regarder cela, chaque soir et chaque matin, à lire Il Giornale di Sicilia quotidiennement pour savoir où cela s’est passé cette nuit, combien de survivants, combien de femmes devenues folles après qu’on ait jeté à la mer le corps des enfants morts. Je ne peux plus continuer à verser des larmes inutiles et affectées.


Mon père militaire était revenu de la guerre avec des photos d’un camp d’extermination au moment de sa libération. Quand j’étais enfant, j’avais vu, dans le grenier, ces photos que je n’oublierai jamais de corps parcheminés, au regard insondable mais digne. Depuis, on n’a pas cessé de dire : plus jamais ça ! Et l’Histoire nous raconte, chaque jour que Dieu a fait, que cela a continué, que la race humaine peut être pire que la race animale. Sous d’autres formes, bien entendu, pour d’autres raisons que les Nazis. Mais il demeure que l’asservissement de l’homme par l’homme doit être une partie de notre nature. 
Ce commerce est fructueux. Les trafiquants de chair humaine, comme ceux des esclaves de jadis ou d’aujourd’hui, est florissant : il rapporte en Méditerranée quasiment autant que celui de la drogue. Il permet l’achat d’armes et la soumission des populations du continent africain. Est encore plus florissant celui des sociétés de sécurité aux frontières payées par l’Europe, alimenté par les fabricants d’armes, de radars, de bateaux de guerre, etc. on sait tout cela, comme on sait que toute construction de mur pour empêcher l’émigration est inutile. L’émigration clandestine est un marché rentable.


Parce qu’ils veulent préserver leur dignité impossible à conserver dans leurs propres pays, pour des raisons de manque de travail, de faim, de traditions insupportables, de justice arbitraire, de peur, de guerres sans fin, ils traversent les mers ou les terres pour aller ailleurs, vers quelque chose qu’ils ne connaissent pas mais qui, croient-ils, les sauvera de leur condition humaine insupportable.
 Ce sont des humains comme les Rroms sont des humains, comme les Juifs, les Arabes, les Mexicains, les handicapés, les fous…


Quand je te dis cela, je sais que c’est bien petit encore par rapport à une réalité que personne, parmi nous, ne peut même imaginer. Mais nous avons encore un cerveau pour penser, une imagination pour créer, le sentiment d’un devoir citoyen pour agir, ne serait-ce qu’avec nos deux mains jetées contre l’armée puissante de l’argent. Que faire ? 
Je n’en sais rien. Mais j’ai une certitude : il ne faut pas laisser ces barques s’ensabler encore, se jeter contre les quais, chavirer en mer et s’entendre dire, plus tard : plus jamais ça, sans qu’on ait, au moins une fois, essayé quelque chose.

J’ai encore pris des photos dans le soleil du soir, vers la Fontaine Aretusa, puis le long des quais. Les barques étaient belles, un peu à l’écart de celles des pêcheurs.
Dans le canal du port qui sépare l’île de la terre ferme, un immense yacht blanc est accosté, plus haut que les anciens immeubles proches. Les marins impeccables ont posé les passerelles : les gens regardent, entre la douane et les barques clandestines, ou sur le pont qui mène au temple d’Apollon, quatre filles blondes qui descendent du navire, comme si elles marchaient sur le podium d’un défilé de mode, lunettes noires et lèvres rouges, la peau blanche soigneusement protégée du soleil durant la croisière. Un drapeau russe flotte à la poupe.

Ce soir, carrissimo Pippo, je vais boire avec Michele plus que nécessaire et j’attends les enfants qui reviennent du Scoglio, frissonnants dans l’air iodé et clair et chantonnant doucement :

Ognuno sta solo sul cuor della terra
trafitto da un raggio di sole : 
ed è subito sera.*


François

©François Koltès ©François Koltès


* Ces trois vers célèbres de Salvatore Quasimodo, poète sicilien, prix Nobel de littérature, ont été publiés dans Acque e terre (1920-1929).

«Chacun est seul sur le cœur de la terre
 transpercé d’un rayon de soleil
 et soudain le soir.»
(Ed. Cahiers de l’Hôtel de Galliffet, Poèmes, Salvatore Quasimodo, 2012)

PS : Nous (l'équipe de Cassandre/Horschamp) venons de créer un journal culturel en ligne, L'Insatiable, qui, en diffusant des textes et des informations de cette nature et de cette qualité sur les enjeux d'humanité qui se cachent derrière ce qu'on appelle la culture et l'art, tente de rappeler le rôle véritable du geste artistique dans les sociétés humaines.
Vous y trouverez tous les détails concernant le projet Carrette initié par François Koltès qui a pour but d'alerter publiquement sur une réalité insupportable afin de faire cesser les répressions inhumaines qui ont cours actuellement envers les immigrés venus du continent africain qui tentent de rallier l'Europe et échouent sur les côtes de Sicile.

http://linsatiable.org/

(Le projet «Carrette» est expliqué ici)




 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.