Les origines du populisme

L’idéal démocratique est bousculé par les tentations populistes. Les partis antisystème de la gauche radicale et de la droite populiste proposent des discours certes opposés sur les valeurs mais identiques sur l’opposition du peuple aux élites. Les études sur les origines psychosociales du populisme mettent au jour un mal-être individuel de citoyens exprimant ainsi leur propre ressentiment.

“La poussée populiste observée en France et dans d’autres démocraties libérales prend ses sources dans la montée en puissance d’une société d’individus où chacun est conduit à penser sa position sociale en termes subjectifs, provoquant une polarisation entre ce que Robert Castel appelait “un indivividualisme par excès“, celui des gagnants, et “un individualisme par défaut“, celui des perdants“, analysent les auteurs de l’ouvrage collectif Les origines du populisme. Enquête sur un schisme politique et social. Cette poussée populiste est comparable “au même désarroi que celui que Hannah Arendt avait analysé pour expliquer la monté du totalitarisme dans les années 1930. Elle la décrivait comme l’effet du passage tumultueux d’une “société de classes“ à une “société de masse“, faite d’individus abandonnés à eux-mêmes au milieu des désordres du monde.“

Ainsi, l’individu-citoyen exprime son propre ressentiment en se tournant vers les populismes. Par exemple, les électeurs de la droite populiste pour qui la question de l’identité est fondamentale ne font que proclamer leur “rapport blessé à autrui“. Les auteurs poursuivent l’observation : “la méfiance des électeurs de Marine Le Pen (…) reflète leur difficulté à trouver une place dans la réalité sociale, à faire société dans un monde qui fragmente toujours davantage les destins individuels. Le vote de ces électeurs n’est plus l’expression d’une aspiration collective mais plutôt celle d’une frustration individuelle.“ Le vote pour la droite populiste “est davantage le vote d’individus malheureux, dont la satisfaction dans la vie est faible.“ Alors, “le risque que la droite populiste fait courir aux classes populaires est de les faire passer d’un ghetto social à un enfermement politique, sans autre dénominateur commun qu’un rapport négatif à autrui et au reste du monde social. La manière dont les démocraties parviendront à sortir de cette impasse déterminera notre avenir collectif.“

L’expression politique du ressentiment

L’expression populiste qu’elle soit de droite ou de gauche répond à trois crises : politique, culturelle et économique. “La première manifestation

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de la poussée des forces antisystème, de droite et de gauche, est une crise de confiance à l’égard des institutions politiques nationales et supranationales.“ La libéralisation de l’économie alliée à un phénomène de mondialisation amplifie la pression sur une partie de la population. “La sécurité économique apportée par la croissance économique et le développement de l’État providence a crée des aspirations qui vont être brisées par la montée des risques économiques. En retour, une désillusion s’est installée au sein des classes populaires qui ont très imparfaitement profité de la massification de l’accès à l’enseignement supérieur. Elles sont devenues les perdantes de la mondialisation et de la révolution technologique, davantages que les générations passées.“

Dans ce contexte, le mal-être individuel est ce qui réunit les personnes, associée à une défiance généralisée envers la chose publique. “Ce sont non seulement les perdants de la nouvelle économie, mais encore les perdants de la “société des individus“ qui trouve dans le populisme l’expression politique de leur ressentiment : “de nouveaux clivages d’ordre subjectif et d’ordre émotionnel sont apparus, permettant de mieux comprendre les logiques du vote qui dépassent une forme de déterminisme sociologique. Le premier élément au sentiment de mal-être des électeurs antisystème, opposé au bien-être de leurs adversaires.“

D’un mal-être individuel où domine le ressentiment, c’est bien le rapport à l’autre dont il est question. “Le mal-être est le terreau sur lequel prospèrent les forces antisystème, aussi bien la gauche radicale que la droite populiste. (…) La défiance exprimée dans les enquêtes mesure la peur d’être trahi par autrui. (…) La capacité de coopérer avec les autres “en général“, la confiance interpersonnelle, est toutefois décisive pour l’existence d’un contrat social et d’une démocratie.“

L’électeur émotionnel

L’analyse fine du vote populiste permet aussi d’expliquer d’apparents paradoxes. “Les électeurs dont la confiance interpersonnelle est faible sont profondément sceptiques quant à la possibilité de nouer un contrat social protecteur. Les électeurs de Le Pen se méfient des (très) pauvres, considérés comme des assistés quand il ne s’agit pas d’immigrés, à l’image de leur rapport à autrui en général. Ils ne croient pas à la redistribution, faute de confiance en autrui, même si d’un point de vue objectif ils en seraient les principaux bénéficiaires.“ S’ajoute aussi le critère du bien-être des électeurs : “La méfiance à l’égard des institutions politiques et du fonctionnement du régime politique est très corrélée au mal-être des personnes interrogées. Les deux forces antisystème à gauche et à droite se nourrissent d’un niveau de bien-être faible.“

L’électeur est avant tout un être humain traversé par ses propres émotions. “Éléments essentiels de nos existences, les émotions façonnent également nos réactions à l’environnement, influencent nos perceptions et participent à nos décisions. L’électeur en tant que citoyen sentimental est traversé par un ensemble d’émotions, allant des expériences, des souvenirs positifs ou négatifs aux réactions plus immédiates face à un événement.“ Et les réactions s’enchaînent : “Au coeur du raisonnement se pose la question des prédispositions cognitives de chaque citoyen face à une série d’événements extérieurs. Il est démontré empiriquement que l’occurrence d’un choc (attentats, perte d’emploi, crise politique, …) active ces mêmes prédispositions dans deux directions opposées : le statu quo et le changement radical. Dans le premier cas, la peur active le conservatisme ; dans le second cas, la colère renforce la radicalisation des choix.“

La colère et la peur sont donc les carburants du moteur populiste. “Contrairement à une idée trop répandue, la montée du populisme de droite ne s’appuie pas sur le ressort émotionnel de la peur. (…) C’est plutôt du côté de la colère que l’explication est à chercher pour comprendre le soutien massif accordé aux candidats des deux partis antisystème. (…) “N’ayant plus rien à perdre“, les électeurs en colère sont prêts à adopter des stratégies plus risquées en se tournant vers des candidats plus radicaux qui privilégient des positions intransigeantes et des stratégies non coopératives.“

“L’électeur émotionnel est motivé par deux expressions immédiates constrastées : la peur et la colère. Prises isolément, ces émotions ne débouchent pas nécessairement sur un vote antisystème. La peur conforte le conservatisme, la colère favorise un radicalimse politique. Ces résultats permettent de comprendre pourquoi des électeurs peu diplômés, jeunes, appartenant aux classes malheureuses (et pas seulement populaires) car exposées au déclassement social , qui pouvaient opter pour l’abstention sont aujourd’hui plus enclins à voter Front national ou la France insoumise lorsqu’ils sont animés d’une forte colère.“

C’est bien la confiance interpersonnelle - la confiance en autrui - qui est fortement dégradée chez les électeurs de la droite populiste et de la gauche radicale. Et, “lorsque le capital social fait défaut, lorsque les individus ont un faible niveau de confiance en autrui, le repli identitaire est ce qui reste pour maintenir, face à la crise, le sentiment d’appartenance à une communauté“, conclut les auteurs.

 

Bibliographie

ALGAN, Yann, BEASLEY Elizabeth, COHEN, Daniel, FOUCAULT, Martial. Les origines du populisme. Enquête sur un schisme politique et social. Éditions Le Seuil, La République des idées 2019. 208 pages. 

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