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Billet de blog 8 nov. 2020

DES LIVRES ET VOUS #1 : « CHANGEONS DE VOIE »

Chronique littéraire (mais pas que). Profiter du (re)confinement pour (re)plonger dans sa bibliothèque et tenter, au fil des pages, de saisir la complexité du monde.  DLEV#1 avec, entre autres, Edgar Morin, Donald W. Winicott, Mircea Eliade, La Revue Dessinée.

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L’actualité a de quoi questionner l’état de notre monde. Un virus grippe l’humanité ; un gouvernement préfère interdire les rayons livres des grandes surfaces plutôt que de laisser ouvert les librairies de quartier ; le président de la première puissance mondiale crie à la fraude électorale face aux résultats de l’élection en cours. L’absurdité semble constituer l’essentiel de notre quotidien. Une plongée dans la bibliothèque peut, peut-être, éclairer d’un autre jour l’état du monde.

En ce reconfinement, rouvrir les pages de « Changeons de voie - Les leçons du coronavirus » d’Edgar Morin donne quelques perspectives. Le sociologue quasi centenaire, adepte de la complexité, a publié cet opuscule suite au premier confinement. D’une analyse acerbe, il tire quinze leçons de la pandémie mondiale pour en dégager neuf défis pour l’après-coronavirus et enfin proposer de « changer de voie ».

Régénération de la politique 

Changer, s’adapter, évoluer : principes fondamentaux de l’histoire de l’être humain qui a, par l’invention de l’imprimerie, permis de nourrir sa réflexion en diffusant les idées et les savoirs. En  2020, Edgar Morin pose en introduction de son livre : « l’avenir imprévisible est en gestation aujourd’hui. Souhaitons que ce soit pour une régénération de la politique, pour une protection de la planète et pour une humanisation de la société : il est temps de changer de Voie. »

Des tentatives de régénération de la politique, il y en a eu. C’était lors des dernières élections municipales. Le municipalisme ou encore les listes participatives ont fleuri ici ou là prônant la participation citoyenne. En Occitanie - d’où sont écrites ces lignes - des « citoyens » ont décidé de partir à la conquête des mairies. À Toulouse, L’Archipel citoyen a même talonné de près le vainqueur au Capitole. Mais la liste comportait nombres de caciques du Partis socialiste (PS) et Europe Écologie-Les Verts (EE-LV), certains ayant occupé des fonctions dans le précédent exécutif toulousain. Sur la fable de ce mouvement estampillé citoyen, lire à ce sujet l’article de Philippe Motta : « L’Archi-pelle ou la défaite éthique de EELV à Toulouse ». À Montpellier, Nous Sommes a proposé une campagne basée sur le happenning permanent. Certes cela a revigoré la communication politique locale. Mais le choix de fusionner au second tour avec le milliardaire Mohed Altrad tout en entretenant la connivence avec le clown autoproclamé, lui-même candidat et star de Youtube, Rémi Gaillard. De quoi jeter la confusion dans la régénération promise. Manon Bachelot, réalisatrice, a suivi les « Nous sommiens » pour un documentaire à venir et questionne dans son teaser : « Entre compromis, obstacles et petites victoires, les citoyens de « Nous sommes » arriveront-ils à conquérir la mairie au risque de devenir ce qu’ils ont si souvent combattu ? » 

La régénération politique n’a donc pas encore trouvé son chemin et demande un total changement de paradigme. Edgar Morin insiste lui sur une nécessaire réforme de l’État par une « humanisation par débureaucratisation et déparasitage ». Pour le sociologue, « la bureaucratie se traduit par une rigide dichotomie dirigeant-exécutant, limite la responsabilité personnelle de chacun à son compartiment, inhibe cette responsabilité et la solidarité de chacun pour l’ensemble dont il est une partie. De fait, la bureaucratie génère l’irresponsabilité, l’inertie et l’inintérêt hors du secteur de spécialisation. »

Doudou numérique

En parallèle, l’hégémonie du web et des mastodontes des réseaux regroupés sous le terme générique GAFA (Google-Amazon-Facebook-Apple) modifie en profondeur notre civilisation, certains questionnant même le péril démocratique en cours avec ces réseaux sociaux. Un documentaire de la plateforme en ligne Netflix, GAFA de la vidéo en ligne, « Derrière nos écrans de fumée » présente des repentis des principales multinationales. Ils confessent ce qu’ils ont fabriqué derrière nos écrans. Pour résumer le propos de fond : les GAFA utilisent les études en psychologie humaine pour arriver à leur fin, nous faire consommer leurs produits et récolter en ligne nos données les plus intimes. Pour les repentis, si la technologie a produit au fil du temps des nouveaux outils (voiture, télévision, téléphonie, etc.), c’est la première fois que la technologie est utilisée contre l’être humain en se basant sur l’essence même qui le constitue : sa psychologie. Les GAFA mobilisent notamment notre production de dopamine qui influe sur notre système de récompense. Par leurs algorythmes, ils donnent l’illusion qu’en accédant par leur lucarne à Inetrnet nous aurions accès à une pluralité de points de vue. C’est tout le contraire. Finalement, ils ne font qu’enfermer leurs utilisateurs en cultivant l’entre soi et la diffusion en cercle fermé des mêmes idées. Les algorythmes sont ainsi conçus. Un système qui a de quoi satisfaire l’égocentrisme. Un point lexical pointé par le documentaire est très révélateur. Seuls deux secteurs nomment leurs usagés des « utilisateurs » : les GAFA et les dealers. CQFD.

Aujourd’hui, le smartphone est devenu un vrai « doudou numérique », en référence au travail de Donald W. Winnicott, pédopsychiatre anglais qui a popularisé le phénomène du doudou chez l’enfant dans son étude sur « les objets transitionnels ». Sa démonstration est que l’enfant se choisit un objet transitionnel - son doudou - sur lequel il projette ses joies, ses peurs, etc. Le doudou est en quelque sorte l’objet physique de son rapport au monde. En grandissant, l’enfant laisse son doudou de côté, preuve d’une étape dans sa maturité. Pour Winnicott, les adultes ont aussi des doudous dans l’usage de produits stupéfiants ou encore la religion. Avec ses notifications en pagaille, la connexion inintérompue avec « le monde », et ce même la nuit, le smartphone est clairement un objet transitionnel qui doit questionner notre maturité. Qui peut se passer de son joujou pendant quelques heures, quelques semaines, quelques mois en se déconnectant ? Pour Winnicott pourtant, « la capacité d'être seul est l'un des signes les plus importants de la maturité. »

Quid alors d’une régénération politique avec des mouvements estampillés citoyens qui utilisent quasi exclusivement les GAFA pour leur communication ? GAFA qui vont souvent à l’encontre de leurs aspirations sociales, par les conditions de travail qu’ils proposent à leurs salariés et leur évasion fiscale massive. La maturité de la régénération politique est un nouvel horizon à atteindre. 

Civilisation menacée 

Edgar Morin pointe aussi les dangers actuels sur notre civilisation. Pour lui, « la deresponsabilité favorise l’egocentrisme, lequel conduit à la démoralité (dégradation du sens moral). La déresponsabilité et la démoralité favorisent la propagation de l’irresponsabilité et de l’immoralité. » Le lien peut vite être fait avec ce monde virtuel où semble régner une déresponsabilité générale des individus. Le sociologue poursuit : « L’indivisualisation est à la fois cause et effet des autonomies, libertés et responsabilités personnelles, mais elle a pour envers la dégradation des anciennes solidarités, l’atomisation des personnes, l’affaiblissement du sens de la responsabilité envers autrui, l’égocentrisme. »

Pour changer de voie, Morin nous enjoint à conjuguer deux notions : développement/enveloppement. « La conjugaison développement/enveloppement, explique-t-il, signifie que le développement des biens matériels n’a de sens qu’accompagnant un mode de vie qui entretienne tout ce qui peut envelopper un Je dans un Nous : la convivialité, la compréhension d’autrui, l’amitié. » Le Nous de Morin rétablit l’essence de notre humanité encore entravée par le coronavirus : la rencontre physique. 

Terre-patrie

Le changement climatique est désormais au coeur des préoccupation des êtres humains. Les  citoyens ont multiplié les marches pour le climat pour faire pression sur les gouvernants afin de réellement prendre en compte les choses. Les plus jeunes d’entre nous ont pris les têtes des cortèges. Greta Thunberg, une adolescente, représente ainsi la prise de conscience générale de sa génération. 

La protection de la planète est au coeur du propos d’Edgar Morin qui définit de son côté le concept de « Terre-patrie » comme « identité


terrienne ». Si Morin, du haut de ses actuels 99 ans garde un optimisme forcené face aux enjeux liés à l’environnement, d’autres mouvements sont plus pessimistes. Telle cette pseudo-science avancée par Pablo Servigne : la collapsologie. Dans une hypothèse de l'effondrement total, les « collapso’ » cultivent un entre-soi boboïsant, prônant un retour à la nature, cultivant leurs légumes bio tout en excluant celles et ceux qui ne rentrent pas dans leur conception de fin du monde. Le reportage de La Revue Dessinée, « Effondrement : sauve qui peut chez les collapsologues », est assez éloquent sur le sujet. Pour Pierre Charbonnier s’exprimant dans La Revue du Crieur citée par La Revue Dessinée : « l’affirmation fataliste d’un scénario d’apocalypse est dépolitisante ».

Notre rapport à la Terre est ancrée dans l’histoire de notre humanité. Mircea Eliade, historien des religions, mythologue et philosophe, éclaire ce lien dans son essai « Le sacré et la profane ». Pour le philosophe roumain, « l’enfantement des humains par la Terre est une croyance universellement répandue. Dans nombre de langues l’homme est surnommé : “né de la Terre“. » Mythe fondateur de la spiritualité humaine, « c’est l’expérience religieuse de l’autochtonie : on se sent être des gens du lieu, et c’est là un sentiment de structure cosmique qui dépasse de beaucoup la solidarité familiale et ancestrale », poursuit Eliade.

Alors qu’entre deux confinements, l’être humain en manque de grands espaces, a dévalisé les rayons randonnées des grandes enseignes, notre rapport à la Nature se fait encore plus pregnant. Ce lien cosmologique est pointé par Mircea Eliade par une désacralisation de la Nature dans notre évolution. Il explique : « Pour le reste, la Nature présente encore un “charme“, un “mystère“, une “majesté“, où l’on peut déchiffrer les traces anciennes des valeurs religieuses. Il n’y a pas d’homme moderne, quelque soit le degré de son irreligion, qui ne soient sensible aux “charmes“ de la Nature. Il ne s’agit pas uniquement des valeurs esthétiques, sportives ou hygiéniques accordées à la Nature, mais aussi d’un sentiment confus et difficile à définir, dans lequel on distingue encore le souvenir d’une expérience religieuse dégradée. »

Prônant de son côté un « humanisme régénéré » où la Terre-patrie est un élément clé, Edgar Morin le clame : « Répétons-le : la prise de conscience de la communauté de destin terrestre doit être l’événement clé de notre siècle. C’est sans doute le message le plus fort de la crise de 2020. Nous sommes solidaires dans et de cette planète. Nous sommes des être anthropo-bio-physiques, fils de la Terre. C’est notre Terre-patrie. »

Bibliographie

MORIN, Edgar, Changeons de voie - Les leçons du coronavirus. Éditions Denoël, 2020. 160 pages.

W. WINNICOTT, Donald, Les objets transitionnels. Petite bibliothèque Payot,  Psychanalyse, 1969. 112 pages

W. WINNICOTT, Donald, La capacité d’être seul. Petite bibliothèque Payot, Psychanalyse. 112 pages.

ELIADE, Mircea, Le sacré et le profane. Éditions Folio, 1987. 192 pages.

BOLIS, Angela et ERRE, Fabrice, Effondrement : sauve qui peut chez les collapsologues. La Revue Dessinée, été 2020, n°28, p. 98-131.

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