Le poison du ressentiment

L’homme du ressentiment est pris dans les affres de ses pulsions altérant son rapport au monde. Se renfermant dans la victimisation et niant sa responsabilité, l’autre est forcément coupable. Et quand les ressentiments individuels s’additionnent, les conséquences du ressentiment collectif sont une atteinte à l’idéal démocratique et à l’humanisme.

« [Le ressentiment] provoque ”une déformation plus ou moins permanente du sens des valeurs, comme aussi de la faculté de changement. Ce dernier est vicié, rongé de l’intérieur ; la pourriture est là. Désormais, produire un jugement éclairé devient difficile, alors que c’est la voie rédemptrice », pose Cynthia Fleury dans son désormais incontourable Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment.

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L’autrice, philosophe et psychanalyste, plonge dans les ressorts intimes du ressentiement individuel qui jaillit en ressentiment collectif, socle des conspirationnistes et populistes. Ce sentiment humain est universel et c’est une gageure que de lutter contre : « Acceptons qu’il est difficile de résister aux à-coups d’une émotion triste qui confine à l’envie, à la jalousie, au mépris de l’autre et finalement de soi, au sentiment d’injustice, à la volonté de vengeance. » Mais le ressentiment est plus que cela : « dénigrer les autres ne [lui] suffit pas. Il faut un pas de plus, celui de la mise en accusation. Celle-ci étant toutefois sans objet réel, elle vise à la délation, à la désinformation. Il faut bien fabriquer le cadavre, vu qu’il n’y a pas eu meutre. Dorénavant, l’autre sera coupable. Une forme de ”dépréciation universelle” s’enclenche. Ce ”refoulement total” met en branle ”une totale négation des valeurs”, […] une ”animosité haineuse et explosive”. »

Faux self et déni de responsabilité 

L’homme du ressentiment a ses propres réflexes et ses caractristiques : « le ressentiment est cette astuce psychique consistant à considérer que c’est toujours la faute des autres et jamais la sienne. On invite chacun à prendre sur soi, mais dès que l’occasion se présente d’assumer sa responsabilité, on se considère comme irréprochable. » Le poison s’insinue dans l’âme du sujet, « un poison d’autant plus létal qu’il se nourrit du temps pour grossir et gagner en profondeur le coeur des hommes. » « ”Le moi du ressentiment est une sorte de ”faux self”, de personnalité simulacre, pleine d’entêtements, d’arrogance, de rancunes et d’hostilités - derrière laquelle se dissimule un vrai moi fragile, grégaire et asservi.” (Marc Angenot) Le concept de ”faux self” est déterminant pour saisir la nature psychique de l’homme du ressentiement : de même qu’il n’agit pas, qu’il réagit, de même il n’est pas, il se masque, même s’il n’en a pas conscience. Et d’ailleurs, il n’aura de cesse de refuser l’examen de sa propre conscience, refusant de considérer qu’il a une quelconque responsabilité dans sa situation. Il opte à jamais pour la  mauvaise foi et s’y enferme. »

L’homme du ressentiment crée un rapport au monde où tout est biaisé : « Un des points fondamentaux concernant les ”caractères” du ressentiement est le fait de ne plus savoir voir, de perdre l’accès au juste regard sur les choses, de perdre cette capacité d’émerveillement et plus simplement d’admiration - donc pas seulement un aveuglement mais une difformation de tout, comme si le sujet se crevait les yeux, comme s’il perdait également l’accès à sa propre capacité de générosité. » Fleury poursuit en citant Deleuze : « Le plus frappant dans l’homme du ressentiement n’est pas sa méchanceté, mais sa dégoûtante malveillance, sa capacité dépréciative. Rien n’y résiste. Il ne respecte pas ses amis, ni même ses ennemis. Ni même le malheur ou la cause du malheur. »

Le populisme des pervers médiocres

Ce ressentiment individuel peut se faire collectif et se retrouve dans le populisme et le fascisme. « Le seul régime populiste, souvent, ne franchit pas le seuil d’une tentative de récupération perverse d’admiration ; il demeure dans le seul registre de la passivité-agressivité, bien connu des ”pervers médiocres”. » Pour le fascisme, Adorno en donne la définition suivante : « la dictature des malades de persécution [qui] réalise toutes les angoisses de persécution de ses victimes. » Le ressentiment est une maladie de la persécution : se croise sans cesse l’objet d’une persécution extérieure, se ressentir uniquement victime, refuser la responsabilité de son sujet dans cette position-là. »

L’humanisme n’est plus, les sujets sont rabougris à leur boucle psychique du ressentiment. Autre caractéristique des hommes du ressentiment : « [ils] veulent apparaître, se faire voir, se faire entendre, eux qui ont subi une invisibilisation de leurs sujets et de leurs vies. » C’est ainsi que les ressentimistes sont légion dans les rangs populistes : « L’homme du ressentiement le vit comme une juste colère, indissociable d’une indignation, la simple traduction d’un mal-être dont il est victime. Pour certains, celui-ci s’apparente à l’authenticité. Les hommes du ressentiment se présentent d’ailleurs souvent comme issus du peuple, le vrai. Ce souci de l’authenticité est symptomatique. Ils sont persuadés d’être dans leur bon droit, persuadés d’être les ”vrais”, protégés par leur ”statut” de victime, car ils s’installent dans cette victimisation, perçue comme une rente qu’ils ne remettent jamais en question. Eux, ils disent la vérité alors que les autres mentent et sont des usurpateurs. Eux représentent le camp de la sincérité. »

L’arme des ressentimistes

« Il faut se persuader du déclin du monde pour enfin faire s‘épanouir sans honte aucune son propre ressentiment et jouir de sa victimisation », ajoute Fleury. Et l’arme des ressentimistes est « l’atteinte au langage » : « l’homme du ressentiement, après un silence coupable, qui relève souvent de la domination du soumis, se ”lâche”, et vomit par son langage sa rancoeur. […] Le langage devient le premier territoire pour expulser ce fiel et surtout pour porter atteinte à cet autrui qu’on suppose être la cause du mal dont on se dit victime. »

L’autrice poursuit : « Dorénavant, l’homme ressentimiste choisit délibérément de n’user du langage que pour dégrader l’autre, le monde, les rapports qu’il entretient avec eux. Le langage est au service d’une dé-symbolisation. Il n’est plus au service de l’esprit critique mais de la pulsion. S’il ne vomit pas la pulsion, il est jugé inauthentique. Or, c’est précisement l’inverse qui a lieu : le langage qui n’a plus de puissance de symbolisation disparaît en tant que langage. Il s’assimile à la seule pulsion, incontrôlée et perd sa capacité transfiguratrice. il n’est plus cet outil essentiel à l’édification de la rationalité publique, elle-même garante de l’État de droit, et plus globalement d’une société humaniste. »

Si le constat sur les sujets atteints du ressentiment est sans appel, Cynthia Fleury offre les perspectives de sortie : l’analyse pour mieux se connaître et combattre ses démons, et retrouver la capacité de sublimer le réel pour réenchanter son monde. 

Bibliographie

FLEURY, Cynthia. Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment. Éditions Gallimard, 2020. 336 pages. 

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