La liberté d'être libre

Un texte inédit d’Hannah Arendt pose le principe de « la liberté d’être libre » dont le préalable est que le changement politique ne peut avoir lieu qu’après un changement social. Un petit livre qui appelle à s’intéresser aux affaires publiques en ces temps de ressentiment généralisé où les populismes enferment le débat dans la faute à l’étranger pour les uns et la faute à l’élite pour les autres.

“Les libertés au sens des droits civiques sont le résultat d’une libération, mais elles ne sont en aucun cas le contenu réel de la liberté, dont l’essence est l’admission dans le domaine public et l’autorisation à participer aux affaires publiques.“ Voilà le constat clair pour la philosophe Hannah Arendt connu pour son travail sur les totalitarismes. Dans cet écrit inédit, Arendt s’appuie sur les révolutions américaine (1775-1783) et française (1789) pour illustrer son propos et confronter la notion de liberté au réel politique. 

D’ailleurs, les révolutions rendent-elles vraiment libres ou participent-elles juste à une libération ? “La complexité surgit quand la révolution parle à la fois de libération et de liberté ; or, la libération étant de fait une condition de la liberté - même si la liberté n’est en aucun cas une conséquence nécessaire de la libération -, il est difficile de dire où finit le désir de libération, celui d’être délivré de l’oppression, et où commence le désir de liberté, celui de vivre une vie politique“, pose Arendt.

Participer aux affaires publiques

Son analyse en profondeur des révolutions, notamment la française où le peuple est brandi comme un étendard, remet les choses en perspective.

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Arendt rappelle ainsi : “Aucune révolution, si largement qu’elle est ouvert ses portes aux masses et aux miséreux - les malheureux, les misérables, les damnés de la terre, comme les désigne la grande rhétorique de la Révolution française -, ne fut jamais créé par eux. Et aucune révolution ne fut jamais le résultat de conspiration de sociétés secrètes ou de partis ouvertement révolutionnaires.“

Pour elle, les révolutions ne renversent pas un pouvoir mais s’immiscent dans la brèche d’un pouvoir déjà fissuré. “De façon générale, aucune révolution n’est même possible là où l’autorité du corps politique est intacte, ce qui dans le monde moderne signifie là où l’on peut être assuré que les forces armées obéissent aux autorités civiles. Les révolutions ne sont pas des réponses nécessaires, mais des réponses possibles à la déposition d’un monarque, elles ne sont pas la cause mais bien la conséquence de la chute de l’autorité politique.“ Pour Arendt, c’est clair : “ceux qui sont censés “faire“ les révolutions ne “s’emparent“ pas du pouvoir, mais plutôt le ramassent quand il traîne dans la rue.“

Les révolutionnaires - qui ne sont pas “le peuple“ - sont tout de même porteur d’un idéal : “Si les hommes des révolutions américaine et française avaient quelque chose en commun avec les événements qui devaient déterminer leur vie, ce fut un désir passionné de participer aux affaires publiques“.

Être vraiment libre

L’idée forte de cet écrit réside ici : “être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré, non seulement de la peur, mais aussi du besoin.“ Pour la philosophe, il n’y a aucun doute : “Seuls ceux qui sont délivrés de la nécessité peuvent pleinement apprécié ce que c’est qu’être libre de toute peur, et seuls ceux qui sont libérés du besoin et de la peur sont capables de concevoir une passion pour la liberté publique et de développer le goût particulier pour l’égalité que cette liberté porte en elle. Schématiquement, on peut dire que chaque révolution passe d’abord par le stade de la libération avant de parvenir à la liberté, qui est la seconde étape décisive de la fondation d’une nouvelle forme de gouvernement et d’un nouveau corps politique.“

Car l’essence d’une révolution qui capte la chute d’un pouvoir est bien là : renverser une forme de l’État pour lui substituer une République. “Ce n’est qu’après février 1848, après que “la première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne“ eut été livrée, que Marx nota que la révolution signifait désormais le renversement de la société bourgeoise, alors qu’elle avait signifié jusque-là le renversement de la forme de l’État.“

Mais l’idéal de la République ne peut se cantonner à de l’incantation : ““si vous voulez une République, vous devez vous occuper de tirer le peuple d’un état d’incertitude et de misère qui le corrompt. […] “On n’a point de vertus politiques sans orgueil ; on n’a point d’orgueil dans la détresse“ (Saint-Just). Cette nouvelle notion de la liberté, qui reposait sur la libération de la pauvreté, modifie à la fois le cours et le but de la révolution. La liberté désormais signifiait avant tout “le vêtement, la nourriture et la reproduction de l’espèce“ pour les sans-culottes, qu’ils distinguaient soigneusement leurs propres droits de ceux énoncés en langage élevé et pour eux, dépourvu de sens, dans la proclamation des Droits de l’homme et du citoyen.“

L’homme est un animal politique assure Arendt : “Puisque notre capacité à agir et à parler - et parler n’est qu’un autre mode de l’action - fait de nous des êtres politiques, et puisque “agir“ à toujours signifié mettre en marche quelque chose qui n’était pas là auparavant, la naissance, la natalité humaine, qui correspond à la mortalité humaine, est la condition ontologique sine qua non de toute politique.“ Les révolutions crééent alors la conquête réelle de la liberté : “Qu’elle réussises avec la constitution d’un espace public pour la liberté, ou qu’elle se solde par un désastre, pour ceux qui s’y sont risqués ou y ont participé contre leur inclination ou leurs attentes, le sens d’une révolution est la réalisation de l’une des plus grandes et plus élémentaires potentialités humaines, l’expérience inégalée d’être libre d’accomplir un nouveau commencement, qui donne la fierté d’avoir ouvert le monde à un novus ordo saeclorum [un âge tout nouveau].“ 

Et de conclure : “Précisément parce que les révolutions posent la question de la liberté politique sur le mode le plus réel et le plus radical - liberté de participer aux affaires publiques, liberté d’action -, toutes les libertés publiques et civiles sont menacées quand les révolutions échouent.“ 

 

Bibliographie

ARENDT, Hanna. La liberté d’être libre. Éditions Payot, 2019. 96 pages. 

 

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