Disparaître de soi, une tentation contemporaine

Le confinement n’est pas sans conséquence sur les corps et les âmes. Les professionnels de santé alertent sur les dégâts sur la santé mentale de la population alors que chacun met en place ses propres mécanismes de défense dans cette ambiance anxiogène. Un huis clos imposé où les tentations sont grandes de disparaître de soi.

Le confinement n’est pas sans conséquence sur les corps et les âmes. Les professionnels de santé alertent sur les dégâts sur la santé mentale de la population alors que chacun met en place ses propres mécanismes de défense dans cette ambiance anxiogène. Un huis clos imposé où les tentations sont grandes de disparaître de soi, une tentation contemporaine.

Les premiers résultats du confinement sur la santé mentale des Français sont éloquents. Ainsi, pour les télétravailleurs, une étude révèle que “près d'un salarié sur deux est désormais en détresse psychologique“ (Télétravail, confinement, stress : la santé mentale des salariés se dégrade). "Ce n'est pas juste le télétravail, c'est aussi le télétravail lié à un contexte extrêmement anxiogène“, analyse  Sylvaine Perragin, psychologue du travail. Pour le psychiatre Nicolas Franck, les Français “sont au minimum contrariés, et au pire déprimés et anxieux. Certains sont tendus, effrayés, quand d'autres sont découragés. Un événement aussi long, lourd et déplaisant est un stress majeur.“ Anxiété et dépression se propagent : “Dans le cas de l'anxiété, c'est la peur qui domine, l'impression que l'on ne va pas faire face : nous sommes submergés par des événements, nous imaginons le pire et les craintes sont quasiment permanentes. Pour les troubles dépressifs, une émotion de tristesse domine, l'impression de ne pas être capable d'affronter le monde.“

De son côté, Olivier Abel, professeur de philosophie éthique, observe que le confinement “a dévoilé (…) une société où l’émancipation s’est retournée en solitudes.“ Pour le paléanthropologue Pascal Picq, “le confinement peut s’imposer comme une leçon capable de nous faire réfléchir sur ce qui se délitait ; une leçon apte а nous obliger а repenser la qualité de nos relations sociales, affectives, amoureuses.“ 

Blancheur sociale

 
Affronter le monde, telle est la condition de l’être humain. Dans un petit livre, Disparaître de soi, une tentation contemporaine, David Le Breton, anthropologue et sociologue, décrit la blancheur. Ce phénomène se matérialise par le fait “que l’on ne souhaite plus communiquer, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent ; que l’on soit sans projet, sans désir, et que l’on préfère voir le monde d’une autre rive (…) La

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blancheur touche hommes ou femmes ordinaires arrivant au bout de leurs ressources pour continuer à assumer leur personnage. C’est cet état particulier hors des mouvements du lien social où l’on disparaît un temps et dont, paradoxalement, on a besoin pour continuer à vivre.“ Pour Le Breton, “la neige est une instance royale de la disparition.“

Dans le premier chapitre “N’être plus personne“, il décrit cette blancheur comme “le détachement [qui] est parfois une forme délibérée d’indépendance, une attitude stoïcienne pour un individu lucide sur son impuissance à changer les choses ou qui ne le souhaite pas.“ L’auteur prend ainsi l’exemple des enfants délaissés ou maltraités. “(…) avec des adultes peu présents affectivement même s’ils satisfont leurs besoins physiologiques, [ces enfants] glissent dans une indifférence qui les protège, ils désertent leur existence pour ne plus être à la merci d’une demande d’amour jamais satisfaite et dont le manque ne cesse de les tarauder. En n’étant plus là, ils relâchent cette tension qui les a longtemps mis en porte-à-faux.“

Contre-monde

Pour affronter le monde tel qu’il est, l’être humain a de nombreux subterfuges à sa disposition. Ainsi, David Le Breton a analysé en profondeur les “formes de disparitions à l’adolescence“. De tout temps, les paradis artificiels ont participé de la disparition de soi. Ce que l’auteur nomme“le contre-monde des produits psycho-actifs“ joue un rôle : “À l’incertitude des relations, il offre le rapport régulier à une substance qui commande son existence en déterminant les états de son corps. Il est dépendant de cette expérience bien davantage qu’une substance chimique. Le sujet fait sa drogue et non l’inverse.“ Ainsi, “au moment où l’individu est sous l’emprise du produit, il glisse dans un contre-monde. Il n’est plus personne, mais un champ de sensations.“

David Le Breton a ainsi compilé les formes de disparition de soi. De la maladie d’Alzheimer qui est une disparition de son existence où “l’absence est un prélude à la mort“, jusqu’au “soi comme fictions“ où, citant Proust, “notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres.“ Puis, citant en conclusion Claude Lévi-Strauss : “l’identité est une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer […] mais sans qu’il y ait jamais d’existence réelle.“À méditer.

 

Bibliographie

LE BRETON, David. Disparaître de soi. Une tentation contemporaine. Éditions Métailié, 2015. 208 pages. 

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