Le "détournement de fonds" handicap de Capgemini

Alors que s'achève la Semaine pour l'emploi des personnes handicapées, certaines entreprises utilisent l'argent qui leur est pourtant dédié pour principalement communiquer sur le sujet et gonfler leur trésorerie. Exemple concret avec le mastondote informatique Capgemini.

 

Le site Miroir social qui se veut être "votre réseau de l'actualité sociale" est formel : "Capgemini se retrouve avec un reliquat de plus de 8 millions d’euros sur son premier accord triennal...". ( Article du 21 juillet 2011 : "Capgemini n'arrive pas à dépenser tout son budget handicap, tant mieux pour sa trésorerie.")

Effectivement, depuis la loi de février 2005 sur le travail des personnes handicapées, les entreprises peuvent signer avec les syndicats des accords spécifiques sur le sujet. Tant que les entreprise n'atteignent pas 6% de travailleurs handicapés (TH), elles sont mises à l'amende et l'argent est reversé à l'Agefiph, l'organisme collecteur en la matière. Les accords permettent de se dispenser de ce versement en gardant l'argent en interne pour sa propre politique en faveur des handicapés. Si sur la théorie, il n'y a rien à redire, en pratique c'est plus discutable.

"Véritable détournement de fonds"

"Capgemini fait des économies sur le handicap", titrait L'Humanité le 30 mai dernier. Article qui m'a valu un rappel à l'ordre de Capgemini. J'avais effectivement commis une imprécision en annonçant : "Entre 2005 et 2009, le syndicat (CGT, NDLR) assure que le groupe a économisé 1,5 M€ et que 80 % du budget de l’époque n’a pas été dépensé." Ces chiffres ne représentait pas le "groupe" Capgemini mais sa filiale Capgemini Sud. Mea culpa même si le responsable handicap du groupe a refusé de me répondre, ce qui m'aurait évité une telle erreur...

Qu'importe, la CGT dénonçait déjà en 2008 "un véritable détournement de fonds" car, pour Capgemini Sud, "sur les 20 % de consommés, plus de la moitié est consacrée à des opérations de communication", tels les salons et autres forums spécialisés. A l'échelle du groupe Miroir Social rappelle le "budget communication (1,3 million en 2008), jugé excessif par beaucoup de syndicats".

Les handicapés attendent aux salons

"Nous tentons d’être le plus présents possible sur les forums spécialisés, salons et autres lieux de rencontres privilégiés pour communiquer sur nos métiers et les opportunités que nous offrons (aux personnes handicapées – NDLR)", expliquait Philippe Braconnier à Mission handicap (Février 2011). Le patron handicap de Capgemini justifie là une grosse partie des dépenses du budget. Mais, ces événements sont-ils de vrais outils pour l'intégration des personnes handicapées ou de simples opérations pour "communiquer sur (les) métiers" ?

22 avril dernier, le parc des expositions de Toulouse accueillait le Salon Autonomic dédié aux personnes handicapées. Entre les véhicules adaptés et les services à la personne, des entreprises tiennent des stands en vue de recruter des travailleurs handicapés. Sogeti, filiale de Capgemini, est présent parmi Airbus et Derichebourg dans le "Village Emploi". Une table, deux chaises et un calicot à l'image de l'entreprise, l'accueil est un peu chiche.

Loïc a 34 ans et il vient proposer son CV. Il quitte tout juste le modeste stand Sogeti et m'explique qu'il est ingénieur calcul structure : "Chez Sogeti, j’ai déposé mon CV, explique-t-il. Ils ne m’ont rien demandé quant à mon handicap, juste des questions sur mon parcours. La seule chose qu’ils voulaient savoir, c’est si j’avais besoin d’un aménagement du poste de travail, ce que je n’ai pas besoin car je ne suis pas en fauteuil roulant." Le handicap n'est pas uniforme et recouvre toute une palette de maladies invalidantes. Ainsi, Loïc est atteint d'une maladie psychique mais rien ne lui a été demandé quant à la spécificité de son handicap : "C’est vrai que j’aurais peut-être besoin d’un mi-temps pour gérer la fatigue, dit-il. Mais je n’ai pas osé en parler." Habitué de ce genre d'événements, il a déjà croisé Sogeti : "J’avais déjà postulé chez eux mais ce n’était pas en tant qu’handicapé car avec mon handicap, c’est plus compliqué. Par exemple, quand j’avais entamé un suivi avec le Girpeh chez Airbus, on m’a dit que c’était difficile avec ce genre de maladie d’évoluer dans un environnement d’entreprise."

Devant l'attitude de l'agent d'accueil Sogeti, Loïc tente sa dernière chance en proposant une évaluation en milieu de travail avec Pôle-Emploi. "Les entreprises ne disent jamais non à ce genre de choses. Ils m’ont donc dit oui et qu’il fallait que je fasse une lettre de motivation. Mais après, ils ne répondent jamais." Lucide, il lâche : "Chez Sogeti, ils disent qu’ils ont des besoins mais je pense que finalement ils n’en ont pas. Je suis en recherche depuis 2008, s’ils en avaient réellement, j’aurais au moins eu une proposition d’entretien." Ce jour-là, Loïc n'en décrochera aucun que ce soit chez Sogeti ou ailleurs. Et, sa sacoche pleine de CV sous le bras, il repart arpenter le salon.

Voilà donc les fameux salons dont se gargarise Capgemini pour appâter les travailleurs handicapés. Pendant qu'une grande partie des fonds sont ainsi dépensés, l'Agefiph qui a les compétences pour le suivi des handicapés accuse le coup : entre 2007 et 2009, l’organisme public a perdu 30 millions d'euros de recettes. Ce qui permet d'assurer la trésorerie de grands groupes comme Capgemini...

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