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Billet de blog 21 nov. 2021

Penser la gauche : radiographie des mouvements politiques

Ces dernières années, le monde politique a vu fleurir les mouvements avec l’ambition de remplacer les partis politiques. En façade, ces mouvements semblent proposer le renouvellement des pratiques politiques et militantes sur fond de jeunisme et d’activisme numérique. Mais quid de la démocratie interne et de la place des militants dans ces espaces ripolinés en chantre de l’avenir politique ?

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Manuel Cervera-Marzal est sociologue et étudie de près la vie politique européenne et ses mouvements dont Podemos en Espagne et la France insoumise en France. Il s’est immergé pendant trois années dans le mouvement insoumis rencontrant autant des caciques que des militants de terrain. Si son objet d’étude est la France insoumise, l’analyse structurelle qu’il en fait donne à voir les caractéristiques des mouvements, ces nouveaux objets politiques qui ont l’ambition de porter les aspirations du “peuple”. Première partie d’une série d’articles intitulée « Penser la gauche ».

Populisme de gauche : caporalisation des mouvements sociaux

Un point doit d’abord être éclairé pour ne pas tomber dans les représentations symboliques associées au terme « populisme » dont l’auteur sépare bien le populisme de gauche de la droite radicale. Pour lui, les extrêmes ne se rejoignent pas.

Pour définir le populisme, le sociologue s’appuie sur des travaux préexistants dont ceux de Chantal Mouffe qui constituent la nourriture idéologique des cadres de la France insoumise. Pour le sociologue, le populisme de gauche a plusieurs caractéristiques : « articuler le clivage “peuple/oligarchie” au clivage “gauche/droite”, se doter d’un leader charismatique apte à incarner les aspirations populaires, prendre appui sur les mobilisations sociales en leur offrant un débouché politique et ravir à la droite certains de ses thèmes de prédilection (la sécurité, la souveraineté, la nation). »

Les mouvements populistes de gauche ont-ils vraiment l’ambition de révolutionner la politique institutionnelle ?

Manuel Cervera-Marzal analyse : « Les dirigeants comme les militants [de la France insoumise] ont un réel souci d’ancrer leur action dans les mouvements sociaux et de s’inspirer des modes d’auto-organisation. Mais le centre de la France insoumise se situe à l’intérieur des institutions. Et son fonctionnement ressemble davantage à celui de la Vème République monarco-présidentielle qu’à une assemblée auto-gérée. » L’auteur a publié un article sur le sujet : « Un César à la tête d’un mouvement anarchique ? » 

L’action des mouvements répond à une « une logique top-down » consistant à avoir un « rapport institutionnel et électoral aux mouvements sociaux ». Puisant « dans les mobilisations de la rue (antiracisme, féminisme, anti-guerre, anti-austérité, démocratie réelle) des leaders, des formes d’actions, des modes d’organisation, des mots d’ordre, des cadres d’analyse et des propositions législatives. Des professionnels de la politique se sont ressourcés au contact de la société civile. Le populisme de gauche est donc un mouvementisme impulsé par le haut. »

La stratégie est la suivante : « En tant que mouvement prônant la transition écologique et la refondation démocratique par le biais d’un État stratège, la France insoumise se situe au coeur d’un des pôles émergents de la vie politique : la galaxie populiste et écologiste de gauche. Ce pôle entend offrir un débouché politique aux occupations de places publiques, aux mobilisations écologistes et aux soulèvements populaires de la dernière décennie. Néanmoins, il ne propose pas de rompre avec le capitalisme ni avec les régimes politiques représentatifs professionnalisés. » D’ailleurs, « du point de vue des insoumis, le problème n’est pas le capitalisme mais sa financiarisation. »

Ainsi, pour le sociologue, « si la France insoumise est symptomatique d’une tendance globale, c’est donc moins de la disparition des partis que de leur mue mouvementiste. »

L’arbitraire plutôt que la démocratie interne

Le leader insoumis Mélenchon présente son mouvement comme un « mouvement gazeux », formule tout aussi gazeuse pour occulter une forme anti-démocratique. Sous couvert de mots d’ordre alléchants appelant à plus de « démocratie », de « révolution citoyenne », de « dégagisme » du « vieux monde », de « VIème République », la démocratie interne aux mouvements souffre pourtant d’une grave carence.

Un problème ontologique apparaît alors : peut-on prôner plus de démocratie dans le monde politique en appliquant totalement l’inverse en interne et en organisant de simples consultations en ligne en dehors d’un corps électoral constitué ?

La stratégie est là aussi aboutie : « Les dirigeants insoumis ne refusent pas seulement de démocratiser le mouvement. Ils refusent de le structurer. L’absence de règles claires, le non-respect des règles par ceux-là même qui les édictent, la difficulté à identifier les responsables et l’opacité des mécanismes de décision placent les militants en situation de vulnérabilité. Leurs récriminations sont facilement écartées au nom d’un principe ou d’une règle édictée pour l’occasion. Les responsables n’ont pas de compte à rendre, puisque personne ne sait de qui il s’agit. La participation aux décisions est impossible, puisque nul ne sait où et quand elles sont prises. L’entourage de Mélenchon souligne le caractère “évolutif” du mouvement, et il est normal qu’une jeune formation évolue. Mais cela permet ainsi de créer une instabilité qui profite à ceux qui l’organisent. L’organisation de la désorganisation placent les militants lambda dans un état d’incompréhension et de perplexité dont font part la plupart des mes enquêtés. »

S’appuyant sur les analyse de Max Weber, l’auteur définit « le propre de la domination charismatique » comme étant « “affranchie de règles”. Contrairement à la domination rationnelle-légale, où le leader est tenu de se plier à des statuts juridiques écrits, et à la domination traditionnelle, où le leader est tenu de se plier à la coutume et à la loi des ancêtres, la domination charismatique favorise l’arbitraire. »

Le leader populiste de gauche - « Corbyn [Grande-Bretagne], Sanders [États-Unis], Mélenchon - […] endosse volontiers les habits du patriarche veillant sur la jeune garde fougueuse et combative qui l’entoure. Où est le problème ? demandent ceux qui appellent de leurs voeux le retour d’un homme fort apte à nous sortir de la crise. Le problème, c’est justement que ces politiques rock stars ne sont pas dans l’action mais dans le spectacle, pas dans le changement, mais dans les apparences. Ces nouveaux Princes font disparaître la raison au profit des émotions. Les projets remplacent les programmes. Avec eux, la politique n’est plus une activité visant à transformer le monde mais du théâtre, kitsch, par-dessus le marché. »

Ainsi, même les députés du groupe insoumis à l’Assemblée nationale rentrent dans les rangs d’un déficit démocratique interne : « Ils débattent puis décident dans l’esprit du centralisme démocratique cher à Lénine : “Liberté totale dans la discussion, unité totale dans l’action”. » Et une fois au coeur des institutions, les slogans politiques peuvent s’effacer devant une certaine réalité : « Le risque, comme l’indiquent les assistants qui sont aux premières loges, c’est que les élus soient pris par le pouvoir qu’ils croyaient prendre. »

Bibliographie

Cervera-Marzal, Manuel. Le populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise. Éditions La Découverte, 2021. 392 pages.

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