La démocratie par la parole

La façon dont nous nous parlons au quotidien relève bien l’ambiance générale. Ainsi, en démocratie la parole est un outil précieux pour (re)faire société à une époque où l’invective (le clash) et la négation de la parole de l’autre semblent devenir la norme. Une méthode simple existe pour nous relier dans nos différences de points de vue.

“Le problème est qu’en démocratie le régime de la parole implique un double accord : qu’on veuille bien parler, qu’on veuille bien écouter. Cette règle vaut même dans les situations institutionnelles où l’autorité prévaut. Dans ce sens, la démocratie est bien un dissolvant potentiel de la hiérarchie“, explique Philippe Breton, chercheur au CNRS. Auteur de Argumenter en situation difficile, il propose une méthode pour remettre du lien et du sens dans nos débats. L’altérité est au coeur du processus, la clé pour faire vivre l’idéal démocratique.

“Qu’est-ce qu’une situation difficile ?“, pose l’auteur en introduction. Il répond : “le seul critère qui rend une situation difficile est qu’elle est ressentie comme telle par celui qui la vit. Il s’agit donc d’un critère éminemment subjectif.“ Philippe Breton propose “une méthode simple“ pour se sortir de telles situations : “Elle s’appuie sur trois principes qui forment un protocole rustique, applicable sur toutes sortes de terrain : dans l’ordre et solidairement, l’objectivation, l’écoute active, l’affirmation argumentée.“

Le pouvoir de la parole

À l’époque du clash permanent par résaux sociaux interposés, l’auteur invite à “une approche humaniste“ : “Cette méthode s’ancre (…) dans une tradition humaniste, où le respect de l’autre, de sa dignité, parce qu’il est un autre humain, est une donnée essentielle.“ Il poursuit : “ce livre est ancrée dans une certitude : une société plus douce à vivre est possible et chacun d’entre nous à un rôle à y jouer.“


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Constatant que la violence nichée “au coeur des relations entre les humains“ “pourrit la vie au quotidien“, cela “empêche les hommes et les femmes de vivre la vie libre et épanouie à laquelle chacun a droit.“ C’est bien la violence qui “transforme de nombreuses relations sociales en situations difficiles.“ L’auteur propose donc “la parole, comme alternative majeure à la violence.“ Plus largement, il défend l’idée que “le pouvoir de la parole est peut-être une bonne alternative à la parole du pouvoir.“

Affronter les situations difficiles sans se débiner est un long apprentissage. “Comme le disait un philosophe latin, Sénèque, ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’arrivons pas à les faire, c’est parce que nous n’arrivons pas à les faire qu’elles sont difficiles.“ D’un point de vue démocratique, cet apprentissage est essentiel pour vivre ensemble dans nos différences.

Dans l’Antiquité, les Grecs ont placé l’argumentation au coeur : “L’argumentation, comme capacité à convaincre l’autre au sein d’une relation symétrique, mais aussi à se laisser convaincre par son point de vue, est sans doute, historiquement, la première pratique démocratique. La démocratie a été inventée en marchant, plutôt en parlant. Elle est d’abord une nouvelle compétence de la parole avant d’être une valeur et un idéal. On apprend à retenir ses pulsions, à ne pas considérer la colère comme une fatalité ou un “instrument des dieux“, à écouter les autres, à tenir compte de leur point de vue, dans cette relation symétrique qui est au fondement du nouveau monde démocratique.“

Alors que la rhétorique propose de sublimer les mots et une façon de parler au détriment de la construction d’une pensée - procédé cher aux politiciens - se recentrer sur soi pour comprendre ce qui agite l’individu dans le débat est salutaire. Philippe Breton s’appuie sur les stoïciens qui ont une solution ainsi résumée par Épictète : “Lorsque donc quelqu’un te met en colère, sache que c’est ton jugement qui te met en colère.“ En somme, ce n’est pas la violence subie qui t’atteint, mais la perception que tu en as, la représentation que tu t’en fais. De là vient ce qui est resté dans la tradition comme la capacité à être “stoïque“, c’est-à-dire à subir des agressions sans broncher, sans qu’elles nous atteignent vraiment. (…) car, dit toujours Épictète, ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses mais les jugements qu’ils portent sur les choses, ou, comme dira plus tard Marc Aurèle : “ Songe que tout n’est qu’opinion, et que l’opinion elle-même dépend de toi.““

En résumé, “le stoïcisme propose, si l’on peut s’exprimer ainsi, de contrôler ses propres représentations lorsque l’on rencontre une situation difficile, afin de mieux agir sur elle et de ne pas en être tributaire. Il s’agit en somme d’agir et non pas d’ “être agi“. Apprendre à se détacher de la violence pour ne pas la subir et pouvoir agir sur elle, voilà la grande leçon que nous laisse les stoïciens“

Se faire entendre

Philippe Breton déroule sa méthode autour donc de “trois compétences nécessaires“ : l’objectivation, l’écoute active, l’argumentation. La première étape d’objectivation est d’ “objectiver ses émotions, (…) les contrôler, (…) se les représenter intérieurement pour mieux les mettre à distance. (…) L’objectivation permet, dans une situation difficile, de se voir dans l’événement en quelque sorte “de l’extérieur“.“ Pour lui, cette méthode “s’appuie sur des techniques précises, comme par exemple faire en soi intérieurement la description des éléments clés d’une situation, mais aussi sur une attitude qui consiste à ne pas porter de jugement sur l’autre.“

La deuxième étape consiste en une écoute active. “En cherchant à se mettre, si l’on peut dire, à sa place, on comprend mieux son point de vue et, surtout, on est en bien meilleure posture pour échanger, argumenter, éventuellement convaincre l’autre de renoncer à une violence dont il serait porteur et dont on pourrait subir les effets.“ Cela passe aussi par une écoute de soi  car “l’écoute intérieure est une approche précieuse dans des situations où l’on est tenté, justement, d’être trop réactif à l’autre.“ Enfin, “l’écoute active est une écoute sans jugement de valeur, mais qui affirme clairement que l’on a un autre point de vue.“

La dernière étape est l’argumentation et “l’affirmation argumentée de son point de vue constitue l’action décisive, celle qui va changer les choses. (…) L’argumentation est ainsi, plus généralement, un moyen d’affirmer notre identité comme sujet (…).“ Et l’auteur de définir ce qu’est un bon argument : c’est “celui qui donne avec force de bonnes raisons à l’autre d’adhérer à l’opinion que je lui propose.“

La démocratie par la parole en s’appuyant sur cette méthode simple permettrait de remettre du commun dans le débat public. “L’objectif de la parole n’est pas de parler, mais de se faire entendre“, conclut Breton.

 

Bibliographie

BRETON, Philippe. Argumenter en situation difficile. Éditions La Découverte, 2004. 144 pages. 

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