Quelle démocratie voulons-nous?

La crise sociale amplifiée par la situation sanitaire révèle une crise bien plus profonde : celle de la démocratie. Depuis plusieurs années, les échéances électorales se succèdent et l’abstention s’amplifie. Ce recul apparent de l’exercice de la citoyenneté ne doit pas occulter le débat de fond : quelle démocratie voulons-nous ?

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“Contrairement aux espoirs qui régnaient dans les années 1990, partout dans le monde l’idéal démocratique semble désormais en régression. Le plus préoccupant n’est d’ailleurs pas qu’il soit régulièrement bafoué et déçu en pratique, mais qu’il ne sache guère se renouveler, donner de l’espérance collective et mobiliser“, pose Alain Caillé dans Quelle démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat. Ce livre de 2005 - regroupant les écrits des acteurs du mouvement altermondialiste de l’époque - reste d’une actualité brûlante. La défiance envers le politique grandit, les élections sont boudées, le citoyen ne croit plus au vote pour changer le cours des choses. En parallèle, des mouvements d’ampleur recrée pourtant du politique aux quatre coins du pays, de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes aux mouvement des Gilets Jaunes.

Crise de sens

“La liberté humaine, l’exercie de la citoyenneté demandent à la fois d’être confronté à de véritables alternatives et qu’existent un espace commun à tous“, explique André Bellon dans le même ouvrage. Pour lui, la démocratie est “un combat très révolutionnaire“. Dans son dernier numéro consacré à la crise de la représentation, la Revue Projet interview Frédéric Gilli, spécialiste des questions urbaines. “La crise dans laquelle nous sommes plonge ses racines plus loin, elle renvoie notamment à la perte de souveraineté massive des gens sur leur vie, autant sur leur vie personnelle que sur la vie collective. On n’a plus de pouvoir sur nos vies !“, analyse GilliC’est en partie ce qui ressort de la crise de la Covid-19 quand les gens disent : “J’ai fait le point sur ma vie, mon travail n’a aucun sens, je ne sais plus à quoi je sers dans la société.“ Cette crise de sens renvoie à une incapacité à articuler le pouvoir et les idées : le monde change radicalement et nous manquons des repères idéologiques pour peser efficacement sur ces transformations…En conséquence de quoi, nous subissons le cours des choses.“ 

Les individus qui sont à la fois citoyens, électeurs, consommateurs, etc. ont une vie faite de choix. Mais dans la crise actuelle, “la réalité de nos vies est comme niée, réduite à des indicateurs statistiques ou à des normes administratives qui ont pris le contrôle sur nos existences“, poursuit Frédéric Gilli qui demande donc :“qu’est-ce qu’une démocratie dans laquelle on n’a plus de pouvoir ?“

Le documentaire Les Pieds sur terre proposée par la plateforme de vidéo en ligne Tënk donne à voir cette perte total de sens. Le gouvernement ressort des cartons le vieux projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes à rebours complet des enjeux posés par le changement climatique et de la prise en compte des habitants et des paysans installés sur place. La seule réponse de l’État a été l’envoi massif des forces de l’ordre devant des citoyens questionnant le projet et s’opposant à “l’aéroport et son monde“. 

Le documentaire suit le quotidien des squatters et des paysans de l’agriculture conventionnelle qui ont un objectif commun : préserver les terres agricoles. Deux univers se côtoient, se découvrent et, dans la rencontre, les personnes laissent leurs préjugés de côté. Ils “apprennent à vivre et à lutter ensemble au quotidien. "Ici, disent-ils, on ne fait pas de la politique : on la vit“. Car, comme le dit un agriculteur pointant l’attitude du pouvoir : “La démocratie qu’ils ont mis en place, c’est de la merde.“ Par la lutte et la cohabitation, l’agriculteur observe : “Tu peux construire autre chose que ce que la société essaie de te faire construire.“ Les acteurs de la ZAD font un autre constat : “On est une multitude de gens extrêmement différents, qu’on a fédéré.“ Malgré leurs différences apparentes de rapport au monde, ils ont su converger en laissant de côté ce qui pouvaient les diviser.

Altérité

Alain Caillé propose la définition suivante de la démocratie : “la démocratie est ce type de régime politique et social dans lequel l’aspiration à la manifestation de soi et le conflit entre les humains ne sont pas déniés, supprimés ou confisqués par une autorité spirituelle, par un groupe de guerriers ou de possédants, mais reconnus légitimes et posés au contraire comme constitutifs de la communauté politique, et aménagés de manière à permettre à tous de participer à la détermination de l’histoire collective dans le plus grand respect possible de la singularité des histoires individuelles, en empêchant les plus puissants de tomber dans l’illimitation.“

Frédéric Gilli, dans la Revue Projet, pose la même intention de faire avec l’autre : “Le problème réside dans l’idée d’unité, voire d’unicité que

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recouvre la notion de “peuple“ quand la démocratie se constitue à partir des diversités. La démocratie, en effet, a dans son cœur l’altérité : la
question qu’elle pose n’est pas de réduire la pluralité des vues mais de faire coexister des visions du monde et des intérêts différents. À partir du moment où on nie autrui, qu’il s’agisse d’une élite supposée ou de l’étranger, on rejette le corps défini comme extérieur. Le populisme est une façon de dépasser l’impasse actuelle mais il ne débouche pas sur la démocratie.“

André Bellon ne dit pas autre chose : “Dans le monde de liberté où nous sommes censés vivre, le débat est rarement un affrontement d’idées. L’idée n’est pas plus libre que l’individu qui veut la défendre. Inquiète devant un avenir qu’elle n’appréhende pas, notre société cherche à se rassurer en s’enfermant ; en refusant les affrontements d’idées, elle se rend encore plus incapable de comprendre.“ 

Prendre en considération le point de vue de l’autre doit aussi participer de la réparation de la relation avec nos représentants. Gilli replace leur fonction : “Nous vivons une crise profonde du sens de ce qui nous rassemble. L’enjeu n’est pas de renforcer le pouvoir de nos représentants qui se revendiquent porteurs de l’intérêt général, mais de savoir comment on met au cœur de leur fonction la constitution même de l’intérêt général. Car il y a une incompréhension autour de l’intérêt général : c’est comme s’il était surplombant, alors qu’il ne l’est jamais. Il est produit par la société et les débats que les citoyens ont entre eux.“

Le débat, vieux comme la démocratie, sur la préférence d’une démocratie directe à une démocratie représentative est plus que jamais d’actualité. Mais pour Frédéric Gilli, l’enjeu n’est pas à ce niveau : “L’opposition entre le participatif et le représentatif est surannée : elle renvoie à l’idée d’une division du travail démocratique alors qu’il n’y a pas de division. Le participatif et le représentatif se renforcent.“ Et de rappeler : “La démocratie n’est pas naturelle, elle demande à être construite !“

 

Bibliographie

CAILLÉ, Alain (sous la direction de). Quelle démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat. Éditions La Découverte, 2005. 145 pages.

COMBRET, Batiste et HAGENMÜLLER Bertrand. Les pieds sur terre. Production OXO Films, Bobi Lux, France, 2016. 82 min.

REVUE PROJET. En notre nom. La représentation en question. Décemrbe 2020, n°378.

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