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Billet de blog 27 nov. 2021

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Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s

Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.

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Manuel Cervera-Marzal, sociologue, a mené un travail sur les mouvements politiques (Podemos, la France insoumise) pour comprendre leur fonctionnement et le confronter à l’idéal démocratique, une aspiration qui prend corps dans les divers mouvements sociaux. Il propose un cas d’école avec la France insoumise. Voici un deuxième article de la série « Penser la gauche. »

Stratégie militaire

L’auteur pose le constat que : « Tout parti politique organise une division du travail militant. Mais la césure entre dirigeants et exécutants est plus

ou moins marquée, selon les formations. » Et d’après lui, la donne est changée « que le dirigeant soit élu ou autoproclamé. Que les exécutants aient le droit de se constituer en tendance et de soumettre un texte alternatif à celui des dirigeants, cela change aussi la donne. Que les militants puissent élire des délégués, qui portent leur voix auprès de la direction, cela change encore la donne. Que la base dispose de moyens financiers, d’une structure associative, du droit de parler au nom du mouvement, de la possibilité de se fédérer au niveau régional, cela n’est pas anecdotique. Ces éléments posent tous la question de la démocratie interne, qui est inexistante à la France insoumise. Les militants sont libres de faire ce qu’ils veulent… tant qu’ils font ce que la direction attend d’eux. Et ce que la direction attend d’eux n’est pas explicite, ce qui lui permet de décréter à son gré telle exclusion ou tel oukase. » 

Dans un précédent billet, j’ai insisté sur ce paradoxe du manque criant de démocratie interne pour un mouvement prônant l’accès aux plus hautes fonctions tout en voulant mener une « révolution citoyenne » et voir advenir « une VIème République » (à lire ici).

La structuration de la France insoumise ne répond pas à cet idéal démocratique mais puise plutôt dans le registre militaire. « Mélenchon importe en politique des schèmes issus du domaine militaire, où l’idée de démocratie constitue un non-sens : “J’ai toujours cru à la discipline et à l’ordre dans le combat militant. J’ai toujours pensé que, pour que les gens s’engagent à fond, il fallait que j’économise leurs forces. Je ne les disperse pas dans une agitation permanente. Chacun choisit ou reçoit une tâche bien précise que j’appelle un “poste de combat“ », explique le leader. 

Et le sociologue d’analyser : « La France insoumise révèle ici sa fragilité, car elle s’apparente à une pyramide renversée en équilibre sur sa pointe. Les grandes décisions stratégiques procèdent toutes de la volonté du leader. L’élaboration collective joue un rôle marginal. Mélenchon, qui s’y est essayé au Parti de gauche, en garde un mauvais souvenir. Lui et son premier cercle assimilent désormais le débat à une “lutte intestine sans fin“, la délibération à des “bavardages“, la critique à des “coups dans le dos“ et la démocratie interne à du “nombrilisme“. »

À bas l’adhérent, vive le militant ! 

Dans une démocratie, les citoyen.ne.s peuvent se rassembler par affinités pour défendre des causes et participer à la vie de la Cité dans des corps constitués (associations, syndicats, partis politiques) dont ils sont adhérents. Ils/elles paient une cotisation annuelle leur conférant le statut et leur donnant accès à la décision par des assemblées générales. D’autres encore peuvent soutenir d’une autre façon (dons, participation à des actions), ce sont des sympathisants.

Dans les mouvements politiques représentés ici par la France insoumise, la chose est toute autre : « la figure de l’adhérent se substitue tendanciellement à celle du militant. En théorie, ce dernier est libre de militer toute l’année et à haute dose. En pratique, il est privé des ressources nécessaires à un tel niveau d’engagement : un local pour se réunir, de l’argent pour imprimer tracts et affiches, le droit d’utiliser librement le logo et le nom du mouvement, des canaux de communication avec la direction, etc. Si ces ressources ne sont pas totalement absentes, elles sont rares et/ou dysfonctionnelles. »

L’argent, nerf de la guerre, semble être un tabou dans ces structures. Ainsi, « l’asphyxie financière des groupes d’action a de quoi étonner, car le mouvement [la France insoumise] n’est pas pauvre : il reçoit chaque année 5 millions d’euros de financement public. Mais à la France insoumise, l’argent ne ruisselle pas. La direction le conserve pour ses propres besoins. En effet, la communication constitue le principal postes de dépenses du mouvement, de loin. » Sur l’exercice 2017 la communication représente 38% des dépenses totales de la France insoumise.

La direction capte l’argent public relatifs au nombre d’élus, des élus qui ont leur poste grâce aux actions de terrain des militants. De l’argent dont ces denriers ne peuvent avoir l’utilité pour leurs actions. « l’argent dépensé par le mouvement vise à conquérir des suffrages plutôt qu’à favoriser son implantation territoriale. La trésorerie n’est pas ou peu redistribuée aux groupes locaux mais versée sous forme de salaires à une dizaine de permanents - expert en communication, marketing et réseaux sociaux - qui s’adressent avant tout aux électeurs. Dans cette affaire, les militants sont les perdants. La France insoumise est une formation ad hoc  dont la fonction première est d’être “un tremplin pour une candidature présidentielle et ensuite une ressource organisationnelle pour le président.“ »

Ce qui n’empêche pas les caciques d’appeler aux dons, ce que dénonce Charlotte Girard, figure du mouvement qui a pris du recul : «  “L’investissement militant ne doit pas être confondu avec le fait d’abonder financièrement à un mouvement. En l’occurrence, je trouve que la France insoumise est border sur cette question car comme il n’y a pas d’adhésion, on nous demande sans arrêt de l’argent“. »

Financer des militants susceptilbles de reprendre le pouvoir en donnant leur avis, tel semble être la crainte : « Si les militants commencent à se lier entre eux, ils risquent de se liguer contre le sommet ou de verser dans des luttes de faction. Certains ont reproché à la France insoumise d’avoir échoué à s’implanter localement. C’est une erreur d’analyse : la direction n’a jamais réellement souhaité cette implantation. »

Éduc’ pop’ washing

Pour le sociologue, les militant.e.s des mouvements politiques sont sans droits ni devoirs. Ces mouvements égaillent la communication politique en infusant des actions tirées de l’éducation populaire qui, elle, est un réel projet politique au sens de la transformation de la société. Mais dans les mouvements politiques, cela confine à de la gentille animation style Club Med’ : « Ces actions d’éduc’ pop’ [porteur de parole, d’ambulation musicale, défilé carnavalesque, débat mouvant, topo citoyen, débat de rue, caravane des droits, caravane santé, conférence gesticulée, apéro insoumis] ont rarement les résultats escomptés. Elles n’ont pas transformées la France insoumise en parti de masse. Mais elles ont le mérite d’offrir des moments de plaisir et un sentiment d’utilité à celles et ceux qui les expérimentent. »

Le constat est limpide : « La liberté accordée aux militants insoumis est cependant circonscrite. Ils sont libres de s’engager comme ils le veulent, mais n’ont aucun pouvoir de décision au sein de leur mouvement. » L’aspiration à plus de démocratie dans la société n’est à n’en pas douter l’un des moteurs d’engagement des militants insoumis mais ne s’applique pas en interne : « […] en cas de désaccord, la France insoumise ne laisse que deux possibilités : partir ou se taire. […] Les critiques internes sont dénigrées comme venant de “traîtres“, de “tireurs dans le dos“ qui font le jeu du tandem Macron-Le Pen ou des personnes jalouses, en quête de visibilité médiatique. Ceux qui se risqueraient à émettre publiquement des griefs à l’égard de leur mouvements en sont exclus. »

Les mouvements politiques qui donnent l’image d’une joyeuse militance de terrain renferment un autocratisme forcené. Le sociologue poursuit l’analyse : « Quand on compare la structure insoumise à celle des partis « traditionnels », on est frappé par l’atrophie des instances de réflexion, de débats et d’élaboration. Jean-Luc Mélenchon élabore souverainement la ligne de son mouvement, quitte à surprendre parfois ses plus proches collaborateurs, qui découvrent les inflexions stratégiques sur son blog ou dans la presse. »

Il conclut : « Les militants sont là pour agir, pas pour réfléchir. Pour appuyer, pas pour décider. La critique de la “réunionite aiguë“, courante parmi les cadres locaux affiliés à la direction nationale, sert de prétexte à la diminution de moments de débats et de délibérations. »

Une chose est sûre, les mouvements politiques ont fait évoluer la communication politique et ont réussi une prouesse qui correspond très bien au monde dans lequel nous vivons : ils ont ubérisé leurs militant.e.s. 

Bibliographie

Cervera-Marzal, Manuel. Le populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise. Éditions La Découverte, 2021. 392 pages.

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