Le soin est un humanisme

C’est par le travail sur soi et l’attention aux autres que nous habitons le monde. Le soin est alors le propre de l’homme. Et pour Cynthia Fleury, pour qui le soin est un humanisme, cela est vrai dans le monde médical, dans les relations et dans le champ démocratique.

“Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien.“ Tel est le constat de Cynthia Fleury, psychanalyste et philosophe qui défend l’idée que “les humanités doivent prendre racine et promouvoir une vie sociale et politique fondée sur l’attention créatrice de chacun à chacun.“ L’individu est au centre de tout processus : “Sans oublier que la subjectivité est le premier lieu du travail, précisément par le travail sur soi, la fabrique ou la sculpture de soi. Être au monde est indissociable du travail, au sens où l’homme érige son humanité en façonnant le monde.“

Rendre habitable le réel

Pour Cynthia Fleury, l’homme doit être maintenu dans son exceptionnalité : “Si l’homme fait exception, c’est bien du côté de la responsabilité, de l’obligation éthique et épistémologique qu’il se donne de poursuivre cette tâche “humaniste“ : former l’humain, le maintenir maître de ses forces et critique de celles-ci."


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Et pour la philosophe, chaque individu est vulnérable. Une vulnérabilité qui “incite l’homme à inventer un ethos, à produire un geste plus soucieux de la différence de l’autre : elle fait naître chez nous une préoccupation, une attention, une qualité inédite de présence au monde et aux autres. Elle fait naître chez nous un être, une manière d’être, un style de vie, un autre nous-mêmes.“ Elle poursuit : “La vulnérabilité est une vérité de la condition humaine, partagée par tous, et pas uniquement par ceux qui font l’expérience plus spécifique de la maladie. Certes, la vulnérabilité fragilise le sujet, mais doit se rappeler qu’elle peut être aussi l’occasion d’une sublimation possible, qu’elle l’est d’ailleurs souvent, tant l’individu reconquiert son indiduation à l’aune des épreuves existentielles qu’il traverse.“

Le soin est donc le propre de l’homme. Et de proposer une définition du soin : “Il s’agit d’imagination vraie au sens où l’entendait la Renaissance, d’imaginatio vera. Il nous faut comprendre qu’imagination et soin nous permettent de constituer un rapport au monde, de rendre habitable le réel.“

Oser penser

L’inidvidu et sa subjectivité, encore et toujours, même dans le rapport à la maladie : “Là encore, il convient de se remémorer cette réalité première qu’il n’y a pas de maladie mais seulement des sujets qui tombent malades et que la reconnaissance de cette subjectivité est la seule opérationnelle pour la production d’un soin.“

Cynthia Fleury observe chez ses patients une disparition d’eux-mêmes : “Beaucoup de patients finissent par se rêver disparaissant ou sans émotion pour mettre fin au compagnonnage qu’ils jugent inutile et cruel avec la douleur. Beaucoup se verraient automates pour ne plus souffrir. Et beaucoup se comportent ainsi pour n’avoir plus à interroger leurs valeurs, leurs pratiques et leurs santés, physique et psychique.“

Penser le monde peut aussi faire souffrir mais encore faut il être outillé pour le nommer avant même de le penser : “La déverbalisation n’est pas seulement l’impossibilité de traduire précisément ce que l’on pense. Elle porte atteinte à la faculté même de conception intellectuelle. La prise de conscience de l’injustice sociale nécessite le langage pour la penser. Sans les mots pour le dire, la conscience est comme paralysée, stoppée dans son éveil. Quand à la notion d’irresponsabilité, je l’ai expérimentée par défaut, en clinique, avec mes patients : les individus qui ont un sentiment de remplaçabilité tombent malades et peuvent opérer des passages à l’acte contre eux-mêmes ou autrui. Ils sont victimes de désubjectivation. Il y a une détérioration du sujet en eux. Il en est ainsi en politique : quand l’État de droit détruit ses citoyens, en leur donnant un sentiment de chosification, il se porte atteinte à lui-même car ses sujets, anéantis, réduits au Moi minimal, deviennent étrangers au sentiment d’engagement dans la sphère publique, ou traduisent politiquement leur ressentiment par des votes extrémistes.“

Pour Fleury, il faut “oser penser. Ce risque-là de la pensée construit la connaissance et le soin. Car prendre soin de quelqu’un, c’est prendre le risque de son émancipation, et donc de la séparation d’avec soi-même. C’est précisément l’amener vers son autonomie, lui laisser le privilège de la coupure et pour soi le sentiment d’abandon et d’ingratitude, inévitable.“

Le soin a toute sa place dans l’exercice de la démocratie. Mais pour cela, “inscrire la démocratie dans un régime de savoir(s) et non pas simplement dans un régime de pouvoir est un enjeu considérable pour canaliser, voire contrer, l’entropie démocratique.“ Remettre de la raison dans le débat démocratique pour s’écarter de l’émotion et la culture du clash devient un effort de chaque instant : “S’informer, (se) former, (se) transformer, voilà ce que l’épistémologie de la démocratie enseigne à la politique. Et c’est ce qu’il y a derrière le grand continuum du soin : l’attention aux idées, à la connaissance et l’attention aux êtres et au monde.“

Pour reprendre les termes de Cynthia Fleury, les citoyens raisonnés doivent alors sublimer la démocratie et être force de création : “Créons ensemble ce lieu où s’échafaude une manière d’habiter le monde et où la raison ne plie pas devant l’arraisonnement ambiant et les pronostics d’effondrement.“

 

Bibliographie

FLEURY, Cynthia. Le soin est un humanisme. Éditions Gallimard, Collection Tracts (n°6), 2019. 48 pages. 

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