Ce soir vers 19 heures métro Saint-Paul, après la manif pour Gaza : scène de la vie ordinaire

La manif s’était bien passée, il y avait presqu’autant de monde que le 23 juillet, les gens avaient afflué plus nombreux vers 16 h. Avec mon amie, on était allées applaudir les Israéliens, en bordure de cortège, qui brandissaient leurs cartons pour la défense des Gazaouis. Ça fait chaud au cœur. « Enfants de Gaza, enfants de Palestine, c’est l’humanité qu’on assassine ! » À la fin, Esplanade des Invalides, on a eu un peu de mal à trouver par où partir, les policiers bouchaient toutes les issues, en particulier le Pont Alexandre III (pas question de débouler comme ça rive droite…) La pluie s’est mise à tomber à grosses gouttes, les arbres pleins de feuilles des bords de Seine (des trembles ?) ne suffisaient plus à nous abriter, l’abribus était bondé... Enfin on a pu atteindre Champs-Elysées Clémenceau, descendre dans le métro et, ouf, remonter à Saint-Paul pour aller prendre un verre bien mérité dans un café en face de la bouche du métro.

On avait bien repéré la (ou les 2) voiture(s) de flics qui étaient arrêtées dans la rue tout à côté, mais bon… Nous papotions en grignotant des chips à l’intérieur du café (pas très malin les chips, OK) et tout d’un coup une rumeur, des cris, de l’agitation : une masse de flics, beaucoup en tenue et d’autres en civil avec ou sans le bandeau « police » au bras, et des jeunes – 20 ou 30 garçons, certains avec des keffiehs, d’autres avec le drapeau palestinien sur le dos ou autour du cou, on ne voyait pas trop, il y avait tous les gens de la terrasse debout devant nous. On demande à l’un des garçons de café : « Qu’est-ce qu’il se passe ? » Réponse : « Ça recommence, ça fait trois semaines que ça dure, ils ont déjà tout cassé rue des Rosiers ! » (J’habite le quartier, je sais très bien qu’il n’y a rien de cassé rue des Rosiers, j’y suis encore passée ce matin…). On se lève pour quitter l’endroit, et passé la terrasse, on a une vue plongeante sur un des jeunes que les flics ont plaqué au sol, ventre contre terre, ils sont entrain de lui nouer les mains derrière le dos avec une lanière en plastique ; en avançant, on voit que tous les autres, certains debout, certains à genoux, ont les mains nouées derrière le dos, ils les ont fait se plaquer contre la balustrade de la bouche de métro (pas de risques qu’ils s’échappent !). A intervalles, les jeunes crient « Palestine vivra, Palestine vaincra ! ». D’autres flics arrivent, par vingtaines. Il doit y avoir maintenant quinze à vingt voitures de police, la rue Pavée est bouchée. C’est au tour des motos d’arriver ; les policiers de la route font passer au rouge les autos, les cars, les vélos venant de Bastille, les piétons ne savent plus s’ils peuvent traverser pour aller au métro, ils sont devenus quantité négligeable. Les policiers – 200 au moins désormais  – forment une espèce d’immense ronde autour de la bouche de métro. Beaucoup de passants se sont arrêtés de l’autre côté de la rue, et regardent cet étrange spectacle. Un juif orthodoxe avec un chapeau noir, des papillotes et une rodingote noire, et un autre avec une kippa s’aventurent jusqu’au milieu du passage piétons. Ils semblent hésiter. « Palestine vivra, Palestine vaincra ! » crient les jeunes aux mains nouées. Les deux aventureux rebroussent chemin.

A ce moment se présente un énorme car de police gris dont les vitres sont obstruées aux quatre-cinquièmes de la hauteur. Il s’arrête juste au feu. On voit alors que les policiers amènent les jeunes, à la queue-leu-leu, vers l’entrée du car. Oui, ils sont moins de trente. Certains sont très calmes, comme abattus. D’autres plus excités ; parmi eux, un des seuls qui disent encore des slogans profère : « Vive Israël ! Vive la Palestine ! Vive la paix ! C’est la paix que nous voulons, rien d’autre ». Les policiers les fouillent au corps avant qu’ils ne montent. Cela dure un bon moment, mais se passe sans heurt. Un jeune couple discute en français à côté de moi, elle a un léger accent et se demande ce qu’ils ont fait pour être emmenés comme cela, les mains attachées derrière le dos, le garçon sait vaguement qu’il y a eu une manif, après quelque hésitation elle s’avance vers un des policiers pour lui demander mais d’un geste, après avoir écouté sa question, il lui fait signe de reculer, sans répondre. Je commence à parler avec eux, elle est américaine et veut comprendre comment se passent les manifestations en France.

A ce moment, le car s’ébranle emmenant les jeunes pro-palestiniens vers une probable garde à vue, et le policier revient vers la jeune américaine en lui redemandant sa question, elle la lui pose et il répond que c’était un rassemblement qui n’était pas autorisé, que la manifestation était terminée dans un autre coin de Paris, etc. Il veut faire de la pédagogie en expliquant que les manifestations en France doivent demander une autorisation, je le corrige poliment en lui disant que c’est seulement une déclaration qui doit être faite, il acquiesce plus ou moins, et continue : « s’ils sont venus là, c’est pour quelque chose… » ; je lui fais remarquer qu’ils ont des slogans apaisés (« Vive Israël », « Vive la Palestine », « Vive la paix »…), mais il répète : « s’ils sont venus là, c’est pour quelque chose… ». Bon, tout le monde rentre dans les voitures, et il n’y a bientôt plus qu’une dizaine de flics près du métro…

Dans la foule des gens qui sont restés sur le trottoir, j’entends deux voix de femmes qui s’élèvent. L’une dit agressivement à l’autre : « J’ai vu à votre regard que vous étiez avec eux ! » L’autre grogne quelque chose, et se détourne…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.