Le Maroc, un pays inoui...

...où des civils désarmés, même isolés, peuvent être accusés d'« inquiéter les autorités » !

En ce moment, impossible de ne pas penser aux Sahraouis.

Vendredi 13 novembre, Aminatou Haidar rentrait chez elle à El Aaiun, après avoir reçu le Prix du Courage civil de l'Institution américaine Train à New York, le 20 octobre. Aminatou milite sans relâche pour défendre les droits humains au Sahara Occidental, en particulier depuis 2005 où se sont développées les manifestations en faveur de l'indépendance. Auparavant, elle avait disparu pendant quatre ans, de 1987 à 1991, dans les bagnes secrets de Hassan II. On l'a surnommée la « Gandhi sahraouie », à cause de son combat éminemment pacifique - ce qui ne l'empêche pas d'être sans concession à l'égard du Maroc, le voisin du Nord qui occupe son pays par la force depuis 34 ans.

La défense des droits humains dans un territoire sous le seul contrôle du Maroc (car l'ONU y fuit ses responsabilités), cela veut dire la défense des droits à l'intégrité, à la dignité, à la liberté de pensée et d'expression, et aussi du droit à l'autodétermination, lesquels sont sans cesse bafoués.

Vendredi 13 novembre donc, vers 12 : 30, Aminatou Haidar atterrissait à El Aaiun venant des Canaries; elle était accompagnée de deux journalistes espagnols. Tous les 3 ont été arrêtés par la police, les deux journalistes au prétexte qu'ils étaient entrain de filmer sans autorisation dans l'aéroport, Aminatou car elle avait rempli sa carte de débarquement en renseignant « Sahara Occidental » pour son lieu de résidence, au lieu de « Maroc » comme l'exigeaient les policiers.

Libérés vers 18h 30, les deux journalistes ont pu reprendre un avion vers l'Espagne dans la soirée.

Pendant ce temps et jusque tard dans la nuit, Aminatou était détenue. Tous les Sahraouis, dans le territoire occupé du Sahara occidental, mais aussi de l'autre côté du mur, dans les camps de réfugiés, et toutes les personnes concernées par la lutte de ce peuple retenaient leur souffle.

La presse officielle marocaine titrait : « La ‘dénommée' Aminatou Heidar a été arrêtée à l'aéroport d'El Ayoune » (MAP, 13 novembre 2009) ; l'ASM (Association du Sahara Marocain) n'y allait pas par 4 chemins : « La ‘traitre' Aminatou Haidar arrêtée à El Ayoune »...

Le roi Mohammed VI ne venait-il pas, dans son discours du 6 novembre, de prononcer : « Notre attachement a un État de droit n'a d'égal que notre refus de l'exploitation détestable des acquis dont jouit notre pays en matière de libertés et de droits humains » ? On a bien compris : la liberté existe au Maroc à condition de ne pas en user... Et de préciser : « Le citoyen, ou il est marocain ou il ne l'est pas, ... ou il est patriote ou il est traître ». Toute la classe politique s'est engouffrée derrière ces paroles. L'improbable PAM (Parti de l'authenticité et de la modernité, soit disant dans l'opposition mais en vérité tout proche du pouvoir, et dont le secrétaire général n'est autre que Cheikh Biedillah, un Sahraoui qui a choisi le Maroc depuis les années 1970), l'improbable PAM, donc, est allé jusqu'à annoncer qu'il allait déposer un projet de loi amendant le Code de procédure pénale pour « criminaliser la trahison de la Nation » et les intelligences avec des États étrangers.

En fait, cette manœuvre cherche à sauver la mise de Sa Majesté : en effet, les 7 activistes sahraouis des droits humains qui ont été arrêtés à leur descente d'avion à Casablanca le 8 octobre (ils revenaient, passant par Alger, d'un séjour d'une semaine dans les campements de réfugiés sahraouis dans la région de Tindouf, où ils étaient allés voir les leurs) sont incarcérés depuis cette date à la prison de Salé, et menacés de passer devant un tribunal militaire (la justice ordinaire s'étant déclarée incompétente). Or, qui va bien pouvoir croire, en Occident par exemple, que de simples civils qui revendiquent certes leur droit à l'expression politique, mais qui n'ont fait que se rendre en Algérie par une ligne régulière Casablanca-Alger (eh oui, le Maroc n'est pas en guerre avec l'Algérie...), qui va bien pouvoir croire que ces civils sont passibles d'un tribunal militaire ? Cela fait mauvais genre. Le roi peut donc dire merci au PAM pour cette lumineuse idée d'amendement qui devrait permettre de traduire les 7 militants sahraouis devant un tribunal ordinaire pour « crime de trahison »...

Avant de revenir à Aminatou Haidar, il faut encore préciser que l'un des 7 de Salé vient juste d'être lauréat du Prix Per Anger 2009, qui est attribué chaque année à un activiste des droits de l'homme emprisonné : il s'agit de Brahim Dahane, qui a été nominé par la Commission Internationale des juristes (CIJ) ; le prix devrait être remis le 16 novembre à Stockolm par la ministre suédoise de la Culture, mais on imagine que Brahim ne sera pas là pour le recevoir.

Jusque tard dans la nuit du 13 au 14 novembre, Aminatou Heidar n'était toujours pas reparue. Les gens s'interrogeaient : les autorités marocaines seraient-elles assez folles pour incarcérer celle qui est devenue l'icône de la défense des droits de l'homme au Sahara Occidental ? Pour l'envoyer rejoindre le groupe des 7 de Salé ? Tout laisse à croire que telle était leur intention, embarquées qu'elles sont dans une escalade qui ressemble de plus en plus à une fuite en avant. La ronde des contradictions devient en effet lancinante : respect des droits de l'homme/« refus de l'instrumentalisation des droits de homme » ; négociations officielles avec le Polisario/ accusation de « trahison de la Nation » pour ceux qui entrent en contact avec le Polisario ; proposition d'« autonomie »/ refus de la moindre expression libre pour les civils sahraouis ; protestations d'esprit d'ouverture et de liberté/musellement de la presse, fermeture de journaux et destruction de leur production, etc.

Mais les bons vieux alliés, les bons vieux parrains - France, Espagne, et peut-être aussi États-Unis, - ont dit « stop ! » « arrêtez les bêtises ! », « vous n'allez pas faire de Aminatou Haidar une martyr internationalement reconnue de la cause sahraouie !» Eh oui... ils avaient raison. Mais presser le Maroc de libérer Aminatou, de la laisser rentrer chez elle pour retrouver ses enfants, ça, ils n'y ont pas pensé semble-t-il. Non, ils ont préféré entrer dans un coup tordu, l'Espagne en tous cas s'y est prêtée : expulser Aminatou Haidar vers les Canaries, sans son passeport marocain, c'est-à-dire sans papiers d'identité, par un vol en pleine nuit. L'activiste sahraouie s'y est bien sûr opposée de toutes ses forces ; arrivée à Lanzarote le 14 novembre au matin, elle a d'abord refusé de descendre de l'avion, s'y est vu contrainte, mais est restée camper à l'aéroport, d'où elle affirme ne pas vouloir bouger tant qu'on ne lui permettra pas de rentrer chez elle. A minuit, cette nuit du 16 novembre, elle a entamé une grève de la faim.

Mme Claudina Morales, de la Coalition canarienne, a interpellé le Ministre des Affaires étrangères espagnol, Miguel Angel Moratinos, sur le rôle de son pays dans cette affaire. Elle a déclaré qu'il était "inconcevable que l'Espagne ait permis, en connivence avec le Maroc, l'expulsion sans document de l'activiste sahraouie et son entrée sur les îles Canaries, sans les permis pertinents".

Ce n'est pas sans rappeler une autre expulsion par le Maroc : un vendredi 13 aussi, en septembre 1991, Hassan II faisait sortir de prison Abraham Serfaty après 17 ans d'incarcération politique, et l'expulsait vers la France, proclamant qu'il n'était pas marocain mais brésilien... Certes, Abraham se revendiquait comme marocain, alors qu'Aminatou se revendique comme sahraouie, mais la méthode est curieusement la même, comme si le fils revenait marcher dans les pas de son père...

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