Qui n'a pas fait le boulot ?

Bien sûr qu’au bout du compte c’est le Maroc qu’il faut faire tomber de son tabouret : il n’a aucun droit sur le Sahara occidental, ni de souveraineté, ni même d’administration. Personne, aucun État, ne lui reconnaît officiellement quoi que ce soit… Mais « on » fait semblant.

« On » fait semblant de croire que le Maroc a le droit d’être présent au Sahara occidental, qu’on peut aller faire du kitesurf tranquille à Dakhla, comme vient de le faire le Grand-Duc Henri de Luxembourg, l’un des 28 chefs d’État de l’UE.

Sauf que…

le Front Polisario a bien lu les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne (21 décembre 2016 et 27 février 2018) qui disent que le Sahara occidental est un territoire « séparé et distinct » de celui du Royaume du Maroc, un territoire non-autonome qui relève du droit à l’autodétermination, et qu’aucun accord commercial ne peut l’inclure sans le consentement du peuple sahraoui à travers son représentant, le Front Polisario.

Alors, dommage pour le Grand-Duc de Luxembourg qui s’est fait remonter les bretelles par le dit Front, dommage pour l’entreprise douarnenesienne Chancerelle – les sardines Connétable  – qui court le risque d’être condamnée pour « crime de guerre »... Eh oui : le Maroc occupe militairement le Sahara occidental depuis 40 ans, il a commis une annexion et est donc redevable du droit de la guerre (celui qu’édictent les Conventions de Genève). Et tout ce qui contribue à encourager cette annexion – comme d’y implanter une usine de mise en conserve de poissons – est donc condamnable pour complicité, surtout lorsqu’on annonce vouloir y faire travailler prochainement des centaines d’ouvriers marocains, ce qui constitue un crime de colonisation.

Mais, personnellement, je conçois que l’entreprise Chancerelle se dise « choquée » par la plainte que le Front Polisario a posée contre elle ce 18 septembre devant le Tribunal de Paris… Car qui n’a pas fait le boulot ?

Suivez mon regard : l’UE à travers sa Commission, qui tergiverse, se contorsionne, essaie de trouver des échappatoires pour continuer de commercer avec le Maroc installé au Sahara occidental.

On fait semblant d’avoir recueilli l’avis des « populations locales » (80 % de colons marocains pour 20 % de Sahraouis, soit ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu quitter le pays lors de l’invasion marocaine, quand la grande majorité a cherché refuge à l’est, en Algérie, où sont toujours 43 ans après des dizaines de milliers de réfugiés…). Mais les exilés sahraouis, qui vivent difficilement de l’autre côté d’un mur de sable cerné de barbelés et de millions de mines anti-personnel, n’ont bien sûr pas eu le droit à la parole.

La Commission européenne et le Conseil ont, depuis les arrêts de la CJUE, été avertis à plusieurs reprises par les avocats du Front Polisario que le mouvement sahraoui attaquerait en justice quiconque ne respecterait pas ces arrêts, soit quiconque commercerait au Sahara occidental sans son consentement. Pourquoi ne l’ont-ils pas pris au sérieux ? Pourquoi n’ont-ils pas pris leurs responsabilités vis-à-vis des entreprises européennes qui ont pu se sentir couvertes, à tort, par Bruxelles ?

Il est temps d’ouvrir les yeux.

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