Un non-lieu à l'ONU

Un non-lieu à l’ONU

Il faut voir la joie de la délégation marocaine aux Nations Unies, le 25 avril, pour le croire :

 

 

 

 

 

 

 

Est-ce qu’ils ont obtenu la libération d’un des leurs ? Un prix honorifique récompensant leur pays pour son courage, sa compétence, sa vertu ? Ont-ils appris la victoire de leur équipe nationale de football ?

Non, ils ont obtenu que la mission des Nations Unies au Sahara Occidental ne surveille pas les droits de l’homme dans ce territoire que le Maroc a annexé et occupe depuis 1975… N’est-ce pas une belle victoire en effet ? Parce que, c’est bien connu, les ONG telles Amnesty International ou Human Right Watch « instrumentalisent la question des droits de l’homme », comme l’a dit Mohammed VI, quand elles dénoncent les tortures que subissent les Sahraouis détenus avec ou sans jugement, ou simplement enlevés au coin d’une rue.

Des civils sahraouis condamnés à perpétuité par un tribunal militaire qui n’offre aucune possibilité d’appel, et alors qu’aucune preuve n’a pu être apportée de leur culpabilité (jugement du 17 février dernier à Rabat), qu’est-ce en effet sinon une occasion d’« instrumentaliser » les droits de l’homme ?

Cette joie, c’est celle de l’avoir échappé belle.

Car les États-Unis ont failli faire passer une résolution réclamant cette surveillance des droits de l’homme par la Mission des Nations Unies, au Sahara Occidental occupé par le Maroc comme dans les camps de réfugiés de Tindouf administrés par le Front Polisario (lequel, au passage, ne s’est pas offusqué d’une telle initiative…, n’avait-il rien à cacher ?).

Pour le Maroc, le danger était triple :

- celui de mettre en lumière le système répressif qu’il a instauré depuis tant d’années, avec tous ces vieux réflexes de brutalité qu’il est si difficile de faire disparaître (qui sont les mêmes au Maroc contre le peuple marocain, mais avec un petit plus au Sahara, parce que l’on a vraiment pas de gants à prendre avec des gens que l’on colonise et, qui plus est, qui ne veulent pas être colonisés !) ;

- celui justement de voir la liberté d’expression des Sahraouis s’établir sous les yeux de l’ONU, les manifestations de rue pro-indépendance se multiplier ;

- celui, surtout, de voir s’écrouler la fiction de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental, et ainsi de perdre la face aux yeux de son propre peuple. Le peuple marocain que le régime alaouite a entraîné dans ce « pacte faustien » énoncé par Moulay Hicham, le cousin du roi : « En échange de ses provinces du Sud, la Nation a vendu son âme à une monarchie prétendument éternelle » ; et perdre la face, c’est perdre la légitimité.

Il y avait bien péril en la demeure…

…du roi, mais comme tout le monde est lié, le péril était aussi dans la maison de la classe politique du royaume,

et, au-delà, chez tous les amis qui ont tant d’intérêts à voir le Royaume enchanté perdurer : la France bien sûr, mais aussi l’Espagne qui a vendu le Sahara au Maroc en 1975 contre 30 % des revenus des phosphates de Boucrâa, et qui a besoin aujourd’hui de développer ses échanges commerciaux et sécuritaires avec son voisin du Sud.

La France, celle de Hollande. Comme elle n’aurait pas pu, idéologiquement, opposer son veto à une résolution présentée par les Etats-Unis demandant la surveillance par l’ONU des droits de l’homme dans le territoire, elle a préféré, avec l’aide de l’Espagne et dit-on de la Russie (!), négocier un texte qui certes fait mention du respect nécessaire des droits humains au Sahara Occidental, mais qui est assorti de félicitations au Maroc pour le « dialogue qu’il entretient avec les titulaires de mandats relevant des procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme de l’ONU » (n’est-ce pas la moindre des choses ?), bref, de la pommade sur le pauvre petit cœur du Maroc…

Le plus inquiétant dans le texte approuvé à l’unanimité par le Conseil de Sécurité le 25 avril, c’est le parti pris en faveur de ce dernier pays : « Se félicitant des efforts sérieux et crédibles faits par le Maroc pour aller vers un règlement… » (Quels sont-ils ? On ne le saura pas), alors que le Polisario n’a pas droit à de tels compliments : le Conseil se contente de prendre « note également de la proposition du Front Polisario présentée au Secrétariat général le 10 avril 2007 ». Il est vrai que continuer à réclamer l’application d’un référendum d’autodétermination pour les Sahraouis (soumettre à leur choix les options d’indépendance, d’autonomie à l’intérieur du Maroc ou d’annexion pure et simple) ce n’est pas faire « des efforts crédibles pour aller vers un règlement » !!! La mission de l’ONU, la MINURSO, s’appelle pourtant bien la « Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara Occidental »…

Quand on lit entre les lignes, on voit bien que l’option du référendum n’est plus retenue par le Conseil : celui-ci incite les « parties » (le Maroc et le Polisario) à « parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable qui pourvoie à l’autodétermination du peuple du Sahara Occidental dans le contexte d’arrangements conformes aux buts et principes énoncés dans la Charte des Nations Unies… ». Arrangements, cela ne veut pas dire référendum. Cela veut dire la petite autonomie discrétionnaire que le Maroc veut bien, dit-il, accorder aux gens du Sahara Occidental (à condition qu’ils ne s’expriment pas sur leur volonté éventuelle d’indépendance). Il n’y a pas d’équilibre dans cette résolution du Conseil.

Alors pourquoi les États-Unis ont-ils accepté de retirer leur projet, qui était une proposition de principe claire et juste, pour ce galimatias?

Difficile de se mettre à leur place, évidemment. Mais on peut repenser au péril en la demeure du roi évoqué plus haut.

Quand on passe en revue tous les articles émis par la presse marocaine indépendante – il y en a une sur Internet, et fort intéressante –, on voit bien qu’il y a plein de choses qui ne vont pas : la situation économique, assez catastrophique, d’une part, et la situation politique. Car le PJD, au gouvernement depuis plus d’un an, n’a pas fait la preuve de sa compétence, et il vient de se faire humilier proprement dans le traitement de l’affaire du Sahara  (voir http://fr.lakome.com/index.php/chroniques/666-l-humiliation ). Après avoir usé tous les pans de son opposition en les amenant aux responsabilités gouvernementales (USFP puis  PJD), après avoir vainement tenté de promouvoir un parti croupion comme le PAM, que reste-t-il au régime alaouite comme perspective politique ? Pas grand-chose semble-t-il.

C’est cela qui peut faire peur, y compris aux États-Unis, et les décider à sauver le soldat Maroc. Et tant pis pour le peuple sahraoui ?

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