Israël-Palestine : l’art difficile de la dénonciation

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la tribune de Mohamed KACIMI (Le Monde, 26/07/2014) intervenant en défense de l’écrivain et journaliste algérien Kamel DAOUD, intitulée « Etre solidaires des Palestiniens sans céder au réflexe tribal ».

Comment ne pas être d’accord avec lui, avec eux, sur la nécessité de dépasser ce reflexe tribal ?

On peut aussi être d’accord pour dénoncer l’hystérie, le côté défouloir à quoi se livre contre Israël tout une partie de la population arabo-musulmane dans le monde, plus ou moins manipulée par les médias (Al-Jazira est principalement visée) et les régimes en place « de Rabat à Bagdad ».

Et, au passage, on ne peut qu’être d’accord encore pour dénoncer l’attitude de certains pays arabes, tel le Liban qui a une politique discriminatoire scandaleuse à l’égard des réfugiés palestiniens vivant sur son territoire.

Mais quand il s’agit de comparer cette politique discriminatoire à celle des forces d’occupation israéliennes en Cisjordanie, en donnant l’avantage à cette dernière, je commence à tiquer.

Certes, il y a le rappel indispensable qu’Israël est « un régime ségrégationniste pour les Arabes, qui applique une politique coloniale, barbare, criminelle et absurde ». Mais on dirait que c’est pour la forme. Je comprends que, comme arabo-berbères de culture musulmane, M. KACIMI et K. DAOUD se sentent la responsabilité de critiquer les leurs (leur « tribu »), leurs faiblesses, leur aveuglement, leurs fautes.

Oui, mais quand je vois que le CRIF s’est empressé, le jour même, de poster sur son site la tribune de Mohamed KACIMI, je ne suis plus d’accord : le Conseil représentatif des institutions juives de France s’est trouvé une occasion en or pour récupérer l’affaire, pour désigner les Arabes comme coupables, en gros.

Or l’urgence, c’est de dé-brouiller les esprits, de débusquer les tromperies, les jeux de dupes qui courent de Gaza jusqu’à Washington en passant par Tel-Aviv, Le Caire et Paris. De la part de tous les protagonistes, certes, mais en établissant les priorités dans l’ordre des responsabilités.

Qui mène le jeu ?

Incontestablement c’est Israël, qui dispose de bataillons de soldats de la communication, sur son territoire même et en Occident, aux États-Unis et en France particulièrement. Je ne rappellerai pas toutes les violations du droit international qu’il perpètre en s’emparant des terres des Palestiniens, en développant des colonies illégales, en maintenant sous blocus les centaines de milliers de Gazaouis. Je ne parlerai même pas du massacre de plus de 1000 Palestiniens, dont 80 % de civils, lors de cette opération baptisée avec une ironie sinistre « Bordure protectrice ».

Non, je mentionnerai seulement ce que j’ai lu ce matin dans Le Monde (Florence Beaugé, 29-07-14) décrivant «L’‟eau sale”, la nouvelle arme anti-émeute d’Israël » utilisée dans les territoires occupés. « [Elle] ne se contente pas de maculer les façades. Elle pénètre dans les habitations, s'incruste dans les rideaux, les tapis, les coussins, et rend la vie des Palestiniens encore plus insupportable. Encore plus humiliante aussi. » « Qui sommes-nous pour qu'on nous traite au moyen d'insecticides comme des rats ou des moustiques ? », s'interroge un père en colère.

Je citerai encore les réponses faites à Dilma Roussef, la présidente du Brésil, qui a rappelé son ambassadeur à Tel-Aviv en raison de « l’ usage disproportionné de la force par Israël dans la bande de Gaza, qui a entraîné la mort d'un grand nombre de victimes civiles, dont des femmes et des enfants » ; on lui a fait savoir que le Brésil était un « nain diplomatique », et que "quand on perd dans un match de football 7-1, on peut parler de disproportion mais pas dans la vie réelle et sous les lois internationales"… Qui a dit qu’Israël était arrogant ?

Et la « communauté internationale » dans tout cela ?

Elle brille par son impuissance. Paralysée par les enjeux intérieurs de pays comme les États-Unis ou la France, qui font très mollement pression sur Israël, en dépit de son arrogante impunité.

Quand Laurent Fabius communique à l’issue d’une réunion internationale ayant eu lieu samedi 26 juillet matin à Paris, pour essayer d’imposer un cessez-le-feu sur Gaza, il déclare avec conviction que ce cessez-le-feu doit répondre « aux besoins légitimes israéliens en terme de sécurité » et, avec une hésitation perceptible, qu’il doit aussi répondre « aux besoins palestiniens en terme de développement socio-économique et d’accès au territoire de Gaza ». Tout le monde je crois – en tous cas c’est ce qui m’est arrivé – a pensé : « Ah, il se rend compte que cette formulation implique que les Palestiniens, eux, n’ont pas un besoin légitime de sécurité… ».

Ces contorsions sont pénibles. Pas moins que celles de Manuel Valls ou de François Hollande qui proclament que le « le conflit israélo-palestinien ne doit pas être importé en France ». Mais il y est forcément, en France, puisque ce pays compte la première population musulmane d’Europe (quelque 5 millions de personnes), naturellement solidaire avec les Palestiniens, et la troisième population juive du monde (500 000 personnes environ), après celles des États-Unis et d’Israël-même, largement inconditionnelle de l’Etat juif, sauf pour les plus éclairés d’entre ses membres comme les militants de l’Union juive française pour la paix, qui constituent malheureusement une minorité.

Les incantations sont inutiles. Il faut prendre la mesure des choses : l’injustice faite aux Palestiniens, l’impunité laissée à Israël, causes principales des souffrances dans les territoires occupés, de l’insécurité perpétuée pour le peuple israélien, comme des troubles dans notre pays.

Les autres maux du Moyen Orient ne sont certainement pas moins graves, mais nous Français y pouvons beaucoup moins.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.