Pourquoi le Hirak se réfère à 1954, la Soummam et 1962?

Ceci n’est pas une analyse politique de l’Hirak et de la situation à laquelle il sera confronté après l’élection imposée du 12 décembre, mais un constat que les références historiques des manifestants sont porteuses d’histoire et de symboles. Parmi les plus entendues : 1954, la Soummam, 1962.

 Ceci n’est pas une analyse politique de l’Hirak et de la situation à laquelle il sera confronté après l’élection imposée du 12 décembre, mais un constat que les références historiques des manifestants sont porteuses d’histoire et de symboles. Parmi les plus entendues : 1954, la Soummam, 1962. Deux dates, le début et la fin de la guerre de libération nationale et deux documents, l’Appel au peuple algérien du 1er Novembre 1954 et la Plateforme de la Soummam. Que symbolisent-ils  ? 

1954, c’est le déclenchement de la lutte de libération nationale à l’initiative de membres de l’Organisation spéciale, l’OS, créée après les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, le 8 mai 1945. Le général Duval qui a dirigé la répression prévient alors son gouvernement

: « Je vous ai donné la paix pour 10 ans, si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable. » Le lobby colonial ne voulant rien céder, la France ne voulant rien faire, le 1er Novembre 1954 est inscrit dans l’Histoire.


En 1950, l’OS est dissous administrativement par le pouvoir colonial, mais elle garde sa capacité d’action et c’est dans ses rangs que 22 militants aguerris par des années de clandestinité, refusant la voie électoraliste et les divisions qui conduisent dans l’impasse la cause nationale et ayant une intime connaissance de l’état d’esprit de la population, se réunissent et décident le 25 juillet 1954 de « Jetez la révolution dans la rue, le peuple saura s'en emparer ! »

Le Comité des 6, émanant de la réunion des 22, va décider de la date du 1er novembre pour le déclenchement de la lutte armée et créer le 10 octobre le Front de Libération Nationale pour diriger et conduire la guerre d’indépendance. L’Appel du 1er Novembre 1954 adressé « Au peuple algérien et militants de la cause nationale » commence par ces mots : « À vous qui êtes appelés à nous juger. » Qui sont ceux qui font montre d’une telle conscience de la gravité de la décision qu’ils ont prise ? Nous sommes de « jeunes responsables… indépendants des deux clans qui se disputent le pouvoir. Plaçant l’intérêt national au-dessus de toutes les considérations mesquines et erronées de personne et de prestige, conformément aux principes révolutionnaires, notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme, seul ennemi et aveugle, qui s’est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de luttes pacifiques. »

Le but est clairement fixé : « L’Indépendance nationale par la restauration de l'état algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques et le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions. ». D’emblée, il est posé l’objectif de l’internationalisation du problème algérien et sont précisées les conditions d’une négociation avec le pouvoir colonial : « reconnaissance de la souveraineté algérienne, une est indivisible », en garantissant le respect des intérêts français, culturels et économiques (honnêtement acquis) et que « tous les Français désirant rester en Algérie auront le choix entre leur nationalité ou opteront pour la nationalité algérienne. »

La réponse du gouvernement français est « L’Algérie c’est la France ; des Flandres au Congo... La seule négociation c’est la guerre. » Commence l’infernal engrenage avec l’envoi du contingent, l’adoption des pouvoirs spéciaux, le transfert des pouvoirs de police à l’armée, les abominations d’une implacable répression contre le peuple algérien.

Le mode organisationnel et la discipline de l’OS clandestine vont imprégner et déterminer le mode de fonctionnement du FLN durant la guerre, une exigence militante sans laquelle l’Algérie ne serait pas devenue indépendante au terme de la plus longue et importante guerre de décolonisation avec celle du peuple vietnamien. D’où la juste référence de l’Hirak à 1954.

La Soummam, c’est le rappel de l’importance du Congrès de la Soummam, tenu en août 1956, lors duquel a été adoptée la Plateforme de la Soummam, document majeur du FLN dans le cours de la lutte de libération. Chaque ligne pourrait en être rapportée. Le constat y est fait que l’Armée de Libération Nationale, l’ALN des maquis : « a triomphé de la campagne d’encerclement et d’anéantissement menée par une armée puissante, moderne, au service du régime colonialiste d’un des plus grands États du monde », que la Révolution algérienne est «  une révolution organisée et non une révolte anarchique » et qu’elle a montré sa capacité à mener des opérations de guérillas, stratégie qui, dans une guerre asymétrique, met dans l’impasse les armées les plus puissantes et les mieux équipées. La Plateforme salue l’union du peuple réalisée dans la lutte, se réjouit des mouvements qui s’y rallient et relève le « capital précieux » que représente l’émigration en France. Elle définit aussi la nature des mouvements qui s’opposent à la révolution et fait le constat de l’effacement des forces anticolonialistes traditionnelles.

Pour conduire la lutte sont avancés les principes, source de controverses, mais fondamentaux, de la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur, est confirmé le caractère premier de la lutte armée, sont définies les structures et l’organisation des wilayas. Mais, conscient que la victoire ne peut être militaire, la Plateforme précise la nécessité de mener conjointement la lutte sur les fronts armé, politique, diplomatique et de l’information. L’importance des soutiens internationaux, notamment de Bandoeng est affirmée, mais aussi la « non-inféodation de la Révolution algérienne à quiconque ».

La Plateforme réitère que le FLN est seul habilité à conduire l’inéluctable négociation vers une Algérie obtenant une indépendance pleine et entière, dans l’intégralité de ses frontières, incluant le Sahara, une Algérie dans laquelle la minorité française pourra opter pour la citoyenneté algérienne.

Pour acquérir cette indépendance, la Plateforme fixe à chaque secteur de la population ses tâches dans la lutte et son rôle dans une Algérie libérée du colonialisme, puis affirme que « la ligne de démarcation de la Révolution ne passe pas entre les communautés religieuses qui peuplent l’Algérie, mais entre d’une part, les partisans de la liberté, de la justice, de la dignité humaine et d’autre part, les colonialistes et leurs soutiens, quelle que soit leur religion ou leur condition sociale ». La Plateforme de la Soummam peut être considérée comme la première Constitution de l’Algérie, en décidant des structures politiques à l’étape de la lutte, elle dessine les contours du futur État algérien comme « république démocratique et sociale ».

Sa conclusion souligne que « la lutte sera encore difficile, âpre, cruelle », mais que « le peuple algérien recueillera les doux fruits de son douloureux sacrifice et de son courage sublime » : l’indépendance. La guerre durera encore six ans, la ligne fixée lors du Congrès de la Soummam a orienté la conduite de la lutte jusqu’aux Accords d’Évian. D’où la juste référence de l’Hirak à la Soummam.

1962 : Le peuple irréductible, l’indépendance reconnue, l’Algérie endure encore les crimes commis et la politique de la terre brûlée menée par l’OAS. Le 5 juillet 1962, l’objectif de la lutte de libération nationale réalisé : l’indépendance, le peuple peut se laisser aller à sa joie et à ses pleurs. D’où la juste référence à 1962 de l’Hirak.

Mais « les doux fruits de son douloureux sacrifice et de son courage » vont être détournés. En mai et juin 1962, s’est tenue la conférence de Tripoli. Alors que dans le cours de la guerre toutes les manœuvres de division du colonialisme français avaient échoué, que les divergences les plus gravissimes au sein du FLN n’avaient pas rompu l’unité du peuple, lors de la réunion du CNRA à Tripoli, enjeux de pouvoirs, prévalence des ego, influences extérieures, cette unité va être fracturée, jusqu’à avoir recours à la force des armes contre des frères.

Oui, il est encore plus difficile de construire un État démocratique et social que de combattre et vaincre le colonialisme, mais la division de Tripoli et les affrontements armés opposant l’ALN et des wilayas, divisent les Algériens ; vont s’ajouter la découverte des fléaux du carriérisme, de l’affairisme et de la corruption, brisant ce potentiel exceptionnel d’un peuple à qui on pouvait tout demander.

Oui, la Révolution algérienne, en raison de son prestige, des sacrifices consentis par son peuple, va pendant quelques années, symbolisant Bandoeng et la Tricontinentale, être le centre des mouvements d’indépendance et révolutionnaires dans le monde, mais pour le peuple algérien, sa Révolution était interrompue…, la suprématie du FLN sur l’ALN, devenait celle de l’ALN sur le FLN qui se délite en un appendice bureaucratisé, la division prévalait sur l’unité. L’esprit des maquis et de la clandestinité, qui avait permis que soit réalisé l’objectif de l’Appel du 1er Novembre et de la Plateforme de la Soummam, l’indépendance, n’était plus. Des décennies après, le Hirak en témoigne, cet esprit restait inscrit dans la mémoire profonde : 1954, la Soummam, 1962, sont des symboles ayant gardé toute leur force, dont la jeunesse, unissant les générations, s’est emparée.

Dans le moment où un peuple est rassemblé, tout devient possible. 

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