Mettre fin au déni sur les « événements » d’Algérie

Du rôle de l’État, de la magistrature, de l’armée et de la police. 

La reconnaissance du 17 octobre 1961 mobilise depuis de nombreuses années les anticolonialistes. Elle a permis une certaine reconnaissance de ce soir où « soudain s’étalait en pleine rue, au cœur de la capitale, ce que dissimulait jusqu’alors l’ombre des commissariats et des caves.[1]» Une nouvelle demande de reconnaissance des crimes du colonialisme est adressée aux plus hautes autorités de l’État relative à ceux commis dans les Aurès le 8 mai 1945, jour de la victoire sur le nazisme[2]. Des Algériens manifestent pour leur droit à être indépendant, la répression fait 20 à 30 000 morts ; ce jour-là, le peuple algérien prit conscience que seule la lutte armée leur apporterait l’indépendance.

Le général Duval, qui dirigea les opérations, conscient de cette réalité, le fit savoir au gouvernement français : « Je vous ai donné la paix pour 10 ans, si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable. » Cécité des politiques, cécité de colons, mais aussi cécité des Français, cécité du monde occidental, refusant de comprendre la réalité coloniale, le 1er Novembre 1954, la prévision du général Duval se concrétisait, les Algériens déclenchaient leur lutte de libération nationale.

Soixante-dix ans après, ces massacres restent un déni qui recouvre également les huit ans de guerre menée en Algérie, indissociables du 8 mai 1945. Ce déni n’est pas dû à une méconnaissance des faits, un grand nombre de témoignages de victimes, d'acteurs ou de témoins relatent les moyens utilisés en 1945 à Sétif, Guelma et Kherreta et entre 1954 et 1962, dans les couloirs de la villa Susini, de la cité Ameziane, du centre de tri d’El Biar, dans les camps de Paul Cazelles, Berrouaghia et Djorf, la prison de Barberousse, les « zones interdites » ou, en France, à Paris rue des Saussaies et à Lyon rue Vauban.

Dès les premières semaines des hostilités, la dénonciation de l'indicible fut un moyen essentiel de stigmatiser la guerre coloniale conduite par les gouvernements de la Troisième puis de la Quatrième République. On sait combien sont grandes, lors des guerres, les difficultés des populations à faire entendre leurs cris, raison pour laquelle, le plus souvent, l’abominable ne se dévoile pleinement qu'au terme du conflit. S'il n'en fut pas ainsi lors de la guerre d'Algérie, cela est dû au fait que, pour mener le travail de dénonciation, des Français, bénéficiant d'un accès à la parole refusée aux Algériens, furent le vecteur de la voix des victimes et des suppliciés.

Ce travail de divulgation, dans le cours même de la guerre, qui valut à ces « lanceurs d’alertes » inculpations et condamnations, exigeait, face aux accusations de calomnies contre leur pays, voire de trahison, que les témoignages révélés ne puissent être mis en doute. Toute fausse imputation aurait permis de contester les sévices les plus avérés. Si déterminé qu'ait pu être l'engagement anticolonialiste de ces porteurs de témoignages, il se devait de ne pas se confondre avec une opération de propagande. De Abbas Turqui Mohammed à Zouaoui Saïd, ces centaines de J’accuse, écrits, publiés, diffusés, eurent une grande importance sur le cours des événements, contribuant à la prise de conscience de cette guerre et à la reconnaissance du droit à l’indépendance des Algériens. Aujourd’hui, ces milliers de pages constituent un dossier irrécusable de faits, de lieux, de noms, à l'encontre de toute tentative ou volonté de déni.

Et néanmoins, le déni demeure. Il demeure quand la torture comme méthode de guerre est présentée comme une bavure nécessaire et qu’elle serait le fait de dérives individuelles - alors qu'il ne s'agit nullement d'actes isolés, spontanés, à la marge, mais qu’elle s’inscrit dans le scénario de la « guerre révolutionnaire » enseigné à la caserne de Lourcine, au Centre militaire d’information et de spécialisation pour l’outremer. Ainsi, le déni s'insinue, par le biais d'une relativisation de la gravité des exactions, par un refus de leur caractère méthodique et par la banalisation des actes de guerre et de répression.

Cette forme diffuse du déni, quipasse par la reconnaissance sélective de certains actes et par l'occultation d'autres faits - ratonnades, camps de regroupement, bombardements aveugles, exécutions sommaires, « opérations homos » - permet de masquer les responsabilités tant au niveau où furent prises les décisions qu’au niveau où furent couvertes les exactions.

Le déni tient aussi à un brouillage politique. Les principaux partis qui composent aujourd'hui la majorité et l'opposition furent, en 1945 et de 1954 à 1962, sous d’autres appellations, au pouvoir. Posture ou inhibition, ces partis aujourd'hui récusent ou contournent la qualification des faits et les responsabilités dans la politique suivie alors et les moyens utilisés.

Au contraire d’avec le régime de Vichy lors de la Seconde Guerre mondiale, aucun transfert de responsabilité des actes commis n'étant possible, les conditions sont remplies pour une connivence tacite dans une attitude de silence ou de reconnaissance à minima des faits. Ce brouillage se trouve renforcé, en raison des tensions et déchirures qui traversent toujours la société française à propos de la guerre d’Algérie; si des déclarations laissent entendre une reconnaissance des actes de guerre, d’autres, avec l’extrême droite factieuse d’alors qui retrouve voix, les légitiment.

Il peut être difficile à un État d’assumer son Histoire, cela se constate pour la Turquie avec le génocide arménien ; il n’y a pas eu en Algérie de génocide, mais il y a eu crimes de guerre, crimes contre l’humanité, violation du droit international ; tant que l’on s’enfermera dans une attitude de déni ou que l’on morcellera la reconnaissance des faits, aucune approche dépassionnée du conflit n’est possible ; les plaies physiques et morales demeurent dans la mémoire collective.

 La France est un État de droit - les décisions gouvernementales : politiques, militaires, judiciaires, et leurs applications y sont soumises à examen. Plus encore, l'État français est un État tenu par des engagements à des instruments internationaux relatifs aux droits de l'homme, au traitement des prisonniers et à la protection des personnes civiles en temps de guerre qu'il a ratifiés. La question peut donc être posée de la responsabilité des pouvoirs politiques dans l'engrenage et les logiques qui ont conduit l'État à nier sa signature et à couvrir l’injustifiable.

Plus de cinquante ans après, l’interrogation de Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage La Raison d’État reste sans réponse :     

« Comment fixer le rôle, dans l’État futur, de la magistrature ou de l’armée ou de la police si nous ne savons pas d’abord comment l’État, en tant que tel, s’est comporté devant les problèmes posés par la répression de l’insurrection algérienne, comment il a été informé par ceux dont c’était la mission de l’informer, comment il a réagi en présence de ces informations, comment il a informé à son tour les citoyens[3] ? »

C’est là une interrogation qui revêt, dans la situation présente de menaces des libertés individuelles, une acuité particulière.  La reconnaissance d'avoir enfreint, dans le cadre de la guerre, les conventions sur les combattants, les prisonniers et les personnes civiles et la compréhension des mécanismes de ces dérives constituent un acte nécessaire envers les Algériens, mais aussi pour éclairer une autre face de la violence d'État, celle à l’égard d’une génération envoyée faire une guerre coloniale.

On ne ressort pas indemne d’avoir pratiqué la question, d'avoir participé à des ratissages ou même, simplement, d’avoir été dans le rôle de l’occupant. Dénier les crimes de guerre, c’est non seulement nier les victimes algériennes, mais ignorer le traumatisme infligé à une génération de jeunes Français, témoins ou acteurs, dans cette guerre. Au sortir du conflit, le plus grand nombre a cherché à effacer l’inadmissible, l’abomination de sa mémoire, mais devant la difficulté à communiquer avec son entourage, avec la société, qui, voulant tourner la page, ne souhaitait ni les écouter ni les entendre, ils se sont alors murés dans leur silence. En finir avec le déni, c’est aussi libérer de ce silence cette génération qui « a eu vingt ans dans les Aurès ».

Les valeurs ne se modulent pas selon les circonstances, les lois non plus, l'Histoire est obstinée et sans un travail sur celle-ci, les cicatrices ne s'effacent pas avec le temps ; au contraire, elles fondent la pensée diffuse d'où surgissent, au détour des événements, violence et haine.

 

 

 

 

 


[1] La bataille de Paris, Les Temps Modernes, novembre 1961

[2] À l’initiative du Collectif unitaire pour la reconnaissance des crimes d’État en Algérie.

[3] Pierre Vidal-Naquet, Le Raison d'État, Les Éditions de Minuit, 1962, réédition La Découverte, 2002.

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