Hubert Védrine ferme le ban sur la communauté internationale conceptualisée au tournant des années 1990 qui « ne désigne en fait que les Occidentaux et quelques pays alliés ou associés, mais ni la Russie, ni la Chine, ni l’Afrique ! Il ne s’agit pas alors, à l’évidence, de la ‘communauté’ internationale, mais d’un groupe plus restreint, en général des Occidentaux, car les autres ne se sentent pas chargés des affaires du monde, alors que les Occidentaux se sont construits sur l’idée d’une mission et du prosélytisme. »[1]

On ne peut que rejoindre ce constat d’une « communauté internationale » autoproclamée qui n’existe pas. Politiquement, les réponses données aux situations et aux conséquences qui découlent des conflits géopolitiques, étatiques, confessionnels, militaires dans le monde en témoignent, il n’y a pas de communauté internationale politique. Juridiquement, des règles et des principes considérés comme universels ont été adoptés (Charte des droits de l’homme, Conventions de Genève sur le droit humanitaire) ils ne sont pas respectés par les États signataires et les exemples de leurs violations ou de leurs détournements par tous les régimes sont justement dénoncés, il n’y a pas de communauté internationale juridique. Moralement, qu’il s’agisse des gouvernements, mais aussi des peuples, cynisme ou égoïsme envers les migrations de masse en Méditerranée le démontrent, il n’y a pas (ou peu) de communauté internationale morale. Institutionnellement, l’ONU existe, seule organisation ayant un caractère universel fondé sur le principe du multilatéralisme dans les relations internationales, elle est le produit des gouvernements des États qui la composent, de leurs alliances, de leurs antagonismes, de leurs rapports de force, elle est « représentative du concert des nations », mais elle ne peut être dans le monde actuel, l’expression d’une communauté internationale.  Guerres et migrations massives le vérifient dramatiquement, évoquer la communauté internationale reste du registre de l’incantation.  

Georg Bush père a proclamé en 1991 l’avènement d’un « nouvel ordre mondial, où toutes les Nations vont vers les mêmes aspirations pour l’humanité : la paix, la sécurité, la liberté et la loi »[2], depuis lors le bassin méditerranéen, le Moyen-Orient, l’Asie centrale, l’Afrique du Nord et subsaharienne (et d’autres régions) n’ont cessé d’être déchirés par des guerres dont la plus effroyable d’entre elles, la guerre civile. Les années 1990 s’ouvrent par la guerre du Golfe et par les guerres civiles qui en Slovénie, Croatie, Bosnie, Macédoine, Serbie, Monténégro, Kosovo, déconstruisent l’ex-Yougoslavie. Dans le même temps, autre guerre civile, l’Algérie connait sa décennie noire dont les plaies restent vives. Au tournant du XXIe siècle, politique hégémonique et interventionniste, ce sont les guerres d’Afghanistan et d’Irak qui, l’une est l’autre, vont s’avérer un échec militaire et vont nourrir le terrorisme. En 2011, commence la guerre civile qui dévaste la Syrie, dans le même temps s’engage l’intervention franco-britannique qui va réduire la Libye à l’anarchie et entrainer l’intervention au Mali. Trois ans plus tard, c’est la guerre en Ukraine et la proclamation de Daech, pour combattre Daech et ses tentacules, le champ des interventions militaires s’étend aujourd’hui de l’Irak à la Syrie, de la Libye au Sahel, avec des risques d’élargissement incontrôlables sur un arc allant de l’océan Indien à l’Afrique subsaharienne.

Terrible engrenage, Daech doit être combattu, mais il ne peut l’être par les coalitions occidentales qui l’ont engendré ni par les pouvoirs qui l’ont suscité et financé,[3] il doit l’être par les peuples et les forces émancipatrices de la région qui s’opposent à Daech auxquels une aide appropriée doit être apportée. Il est crucial que dans cette lutte soit appréhendée toute la complexité de conflits intriqués qui puisent leurs racines dans l’Histoire longue de la région : strates de la colonisation du sud de la Méditerranée, Balkanisation d’une partie de l’Europe et du Moyen-Orient à la fin de l’Empire ottoman, question kurde non résolue, massacres et pogroms dont témoignent les diasporas arménienne, libanaise et palestinienne, question israélo-palestinienne et sa chaine de tragédies, politiques néocoloniales corruptrices, ambitions présentes des puissances régionales, Turquie, Iran, Arabie saoudite et celle passée d’une République arabe unie avec l’Égypte, la Syrie, l’Irak et le Yémen du Nord, des événements ayant pour la plupart un dénominateur commun : le pétrole, dont le marché connait aujourd’hui une brutale mutation modifiant les enjeux géopolitiques dans la région et dans le monde.

Les antagonismes ethnico-historiques se doublent d’antagonismes confessionnels dont l’opposition entre chiisme et sunnisme est d’une grande intensité. Dissension, comme dans d’autres religions, exacerbée par des courants politico-religieux porteurs d’une idéologie ; les plus souvent cités sont le salafisme et, d’un autre ordre, les Frères musulmans. Daech est une manifestation du salafisme djihadiste, en le combattant, ce n’est pas la religion musulmane que l’on combat, mais une idéologie politique fondamentaliste et mortifère. Trois évidences doivent être rappelées : musulman n’est pas synonyme de salafiste et toute confusion ou généralisation sont indignes ; les salafistes sont une infime minorité en France et en Europe, laisser entendre le contraire est politiquement irresponsable ; nombre de pouvoirs et de religions - c’est un fait et non une déculpabilisation - ont commis dans l’histoire des crimes semblables.

Kaléidoscope ethnique, kaléidoscope confessionnel, flux et reflux de l’Histoire, le Proche-Orient et les Balkans sont traversés par des antagonismes qui remontent à des générations, on voudrait les croire dépassés, oubliés, enfouis dans les mémoires, mais ils couvent sous la cendre et si les politiques menées les sous-estiment ou les ignorent, au gré de difficultés économiques, d’immixtions extérieures, de références culturelles, ils ressurgissent avec une violence extrême. Depuis 1990, plusieurs conflits ont ainsi été réactivés. Ainsi, en 1999, Bernard Kouchner, nommé Haut représentant de l’ONU au Kosovo, confronté à l’antagonisme entre Serbe et Albanais, déclare : « Je n’ai jamais pensé qu’il pouvait y avoir autant de haine entre les populations », laissant transparaître par là la difficulté à entendre et donc à dénouer la question avec la distance et la lucidité qui ne peuvent être celles de ceux qui s’entredéchirent.

Intervenant dans de telles situations, les puissances occidentales, en position hégémonique et voyant dans la dissolution de l’URSS la fin de l’Histoire, ont fait, en lieu et place du développement économique, de la négociation, de la prévention des crises, le choix des interventions militaires qui ont, selon un rapport de trois associations scientifico-pacifistes, fait en douze ans en Irak, Afghanistan et Pakistan, 1,3 million morts (le rapport précisant qu’il s’agit d’une « estimation basse »), auxquels il faut ajouter les morts de Syrie et de Libye. Aveugle aux horreurs de la guerre, il n’y a pas de « communauté internationale ».

Aujourd’hui, conséquence du choix de la guerre, il ne s’agit plus de prévenir, mais de colmater les crises ouvertes et potentielles. La recherche de solutions qui s’inscrivent dans l’apaisement et la durée est indispensable, une attention particulière doit être portée aux réalités culturelles et cultuelles afin d’éviter des attitudes d’infériorisation, des décisions contraignantes, des politiques communautaristes, frustrantes ou ressenties comme telles. Quant à la prise en compte des données géopolitiques du conflit, ne s’ajoute pas une volonté d’éviter les pièges et les maux relevant de décisions conjoncturelles, fondées sur des rapports de force ou des conceptions ethnocentristes, alors les solutions envisagées ne peuvent résoudre les antagonismes ni introduire le fil de la raison. Muette sur les besoins d’identité, il n’y a pas de « communauté internationale ».

Les guerres menées pour la « démocratie » et contre le terrorisme ne sont que des champs de ruines et les odieux « effets collatéraux » qui en résultent incitent les gouvernements, relayés par les médias qui répandent un climat anxiogène, à multiplier les mesures sécuritaires, favorisant ainsi les discours populistes et xénophobes des partisans de pouvoir forts, au risque que ceux-ci ne soient plus résistibles. Sourde aux menaces des politiques liberticides, il n’y a pas de « communauté internationale ».

Les faits sont là pour constater, vingt-cinq ans après la proclamation du Nouvel Ordre Mondial, l’échec des coalitions militaires, idéologiques ou géopolitiques, pour constater que les peuples sont, directement ou collatéralement les principales victimes des guerres, pour constater que la communauté internationale conceptualisée au tournant des années 1990 n’existe pas ; seule une révolution copernicienne de nos gouvernants et du système des relations internationales, de l’ordre économique et social pourrait permettre qu’elle soit. Cette absence en fait une question citoyenne, au stade de la mondialisation, il n’y a pas de sujets qui relèvent de sphères lointaines, il n’y a pas de domaines réservés, il faut patiemment, au niveau local, tisser les fils d’une action citoyenne, qui s’appuient sur une conscience et une capacité pour dénouer les engrenages conflictuels dont le racisme est un des gènes. Dans une situation de crise où se banalisent les discours autoritaires et dogmatiques, où l’autre est le « mouton noir », chaque lutte d’émancipation locale, chaque action, chaque résistance, chaque insoumission a sa signification et sa résonnance planétaire.


[1] Hubert Védrine, Global Brief, 7 Novembre 2014     

[2] Discours devant le Congrès, 6 mars 1991.

[3] L’élargissement du conflit à une coalition occidentalo-arabe et l’intervention de la Russie ne font que rendre plus complexe et dangereuse la situation.

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