L’affaire Audin, la reconnaissance encore impossible

Le 29 mai a été rendu public par L’Humanité un Appel collectif demandant une nouvelle fois la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans l’assassinat de Maurice Audin. Mais cette responsabilité ne peut être dissociée de celle des militaires, et c’est ce qui rend cette reconnaissance encore impossible.

Les faits, il faut toujours et encore les rappelés : il y a soixante-et-un ans, le 11 juin 1957, Maurice Audin, mathématicien français, assistant à l’université d’Alger, militant du parti communiste algérien, soutenant la lutte d’indépendance du peuple algérien, est arrêté par les parachutistes du ler RCP et transféré dans le centre de triage d’El Biar, torturé et, comme des milliers d’Algériens, meurt sous la torture. La version officielle : Maurice Audin a été tué lors d’une tentative d’évasion. Josette Audin, sa femme, alerte l’opinion sur sa « disparition ». Un Comité Audin est créé pour le droit à la vérité.

Pierre Vidal-Naquet, dans ce qui est l’exemple même d’un travail d’histoire écrit au présent - en étroite collaboration avec Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit - enquête et publie en mai 1958 : L’affaire Audin, livre dans lequel sont dénoncés les sévices qu’il a subi et désignés par des initiales le nom des tortionnaires[1]. On retrouve ceux de Djamila Bouhired et Henri Alleg. Pierre Vidal Naquet ayant démontré les contradictions et invraisemblances de la thèse de l’évasion, propose l’Hypothèse, titre de l’un des chapitres, que Maurice Audin est mort sous la torture. Dans sa préface, Laurent Schwartz[2] écrit : « Pierre Vidal-Naquet est un historien, s’il est partisan, c’est seulement de la vérité. Il rapporte des faits, le plus fidèlement possible. Il nous dit tout ce qu’il sait sur l’affaire Audin, laissant ses lecteurs juges entre une version officielle qui ne parle que d’arrestation et une autre qui implique la torture et la mort. »[3]

L’émotion et les réactions sont fortes. En quoi cette mort est singulière, Pierre Vidal-Naquet le précise : « Il s’agit d’un cas particulier, Maurice Audin n’est pas un de ces malheureux musulmans dont le gouverneur Delavignette évoque les cas dans le rapport de synthèse de la Commission de sauvegarde et dont la famille terrorisée se gardera de demander jamais des nouvelles, de crainte d’être inquiétée à son tour. C’est un Européen, membre de l’enseignement supérieur », et Josette Audin se refuse au silence. 

Il faut rappeler le contexte du moment. La torture est une composante de la « guerre contre-révolutionnaire » dont le triptyque est : « terroriser, retourner, pacifier ». Une théorie conceptualisée, notamment, par le colonel Lacheroy, dans le cours de la guerre du Vietnam, et mise en application en Algérie. Dès les premiers mois de la guerre la pratique de la torture est révélée et dénoncée par des témoignages de rappelés, de journalistes, d’intellectuels. Jamais le pouvoir et la justice n’ont pu faire état d’une fausse accusation, les faits rapportés dans la presse[4], dans des revues[5], dans des livres[6], vérifiés avec rigueur dans les conditions de la guerre, sont une terrible réalité niée par le pouvoir.

Que les Algériens arrêtés soient soumis à la torture, que des milliers, dont les familles sont sans nouvelle, soient « disparus », raisons idéologiques, politiques ou morales, cela suscite de fortes réactions, notamment dans la jeunesse appelée à faire cette guerre ; mais il faut parler franc : ce sont des « bougnoules ». Un Français, Maurice Audin, mort sous la torture, ce n’est pas une bavure de plus, mais le crime de trop ; l’assassinat est maquillé en une fausse fuite.

Ce sera dès lors la vérité officielle, une vérité longtemps affirmée et maintenue. Au fil des ans, en raison de l’obstination de Josette Audin et du Comité Audin, des nuances successives seront apportées au mensonge. Sur la mort de Maurice Audin, le général Aussarres fera des « révélations » : il aurait donné l’ordre de le tuer « pour l’exemple ». Sauf que, quand on tue quelqu’un pour l’exemple, on ne recherche pas le silence, on ne camoufle pas l’assassinat en fuite et on ne cache pas le corps. L’hypothèse de Pierre Vidal-Naquet ne peut être contestée en s’appuyant sur cette déclaration. Concernant l’évasion, François Hollande, Président de la République, a reconnu en 2014 que « les documents et les témoignages sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l'évasion. » 

Sur les faits et les responsabilités, les déclarations les plus récentes sont celles de Cédric Villani, député, mathématicien lui-même et signataire de l’Appel, faisant part que l’intime conviction d’Emmanuel Macron, Président de la République, serait que « Maurice Audin a été assassiné par l’armée française ». Reconnaissance non officielle de la vérité, qu’Emmanuel Macron ne semble pas vouloir rendre officielle bien qu’il la qualifie d’intime conviction. Soyons clairs, un Président de la République ne peut se défausser de la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin sur l’armée. 

Il faut revenir aux faits. Le 12 mars 1956, l’Assemblée nationale vote les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement Guy Mollet dont l’article 5 stipule que « le gouvernement disposera en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toute mesure exceptionnelle commandée par les circonstances en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire ». Ce vote acquis, la loi n° 56-258 en découlant, publiée le 16 mars 1956, est signée par René Coty, Président de la République, Guy Mollet, Premier ministre, Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, François Mitterrand, Garde des Sceaux, Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense et Paul Ramadier, ministre des Affaires économiques. Le Décret du Gouvernement sur les « Mesures exceptionnelles tendant au rétablissement de l’ordre, à la protection des biens et à la sauvegarde du territoire [7]», est publié le 17 mars 1956, il est signé par le Premier ministre et sept ministres du gouvernement.

C’est sur la base de cette loi et de ce décret que, le 7 janvier 1957, l’igame d’Alger[8], Serge Baret, sur l’ordre de Robert Lacoste, gouverneur général en Algérie, délègue par arrêté préfectoral les pouvoirs de police à l’armée. Le 8 janvier, la 10e division parachutiste, sous le commandement du général Massu, fait son entrée démonstrative dans Alger avec l’instruction de rétablir l’ordre « par tous les moyens ». Une mission est confiée à l’armée, elle l’accomplit avec les moyens et les méthodes théorisés et enseignés de la guerre contre-révolutionnaire ; cela ne réduit en rien la responsabilité des actes commis par des militaires, mais le gouvernement porte la responsabilité d’avoir transmis les pouvoirs de police à l’armée et d’avoir couvert les exactions.

Des fonctionnaires, des magistrats, des militaires, avec courage, se sont opposés, dans leur fonction, élevée ou non, à leur poste, gradé ou non, à l’ignominie, d’autres, dans leurs actes et leurs écrits l’ont dénoncée ; ils l’ont fait contre la loi 56-258, contre le décret 56-274, refusant, selon Pierre Vidal-Naquet, « la capitulation du pouvoir civil devant le pouvoir militaire, de la République devant ses généraux. » La responsabilité dans l’assassinat de Maurice Audin de l’État ne peut être dissociée de celle des militaires, c’est ce qui rend cette reconnaissance encore impossible.

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Furent publiés entre 1958 et 1961 aux éditions La Cité-Éditeur (créées et animées par Nils Andersson) : Henri Alleg, La Question, Jean-Paul Sartre, Une Victoire (réédition après saisie), Bachir Boumaza et al. La Gangrène (réédition après saisie), Jacques Vergès et al, Les Disparus, postface de Pierre Vidal-Naquet, Hafid Keramane, La Pacification.

Dernier ouvrage paru : Mémoires éclatées, Éditions d’en-bas (Lausanne).

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[1] Dans les rééditions par les Éditions de Minuit de Pour Djamila Bouhired, La Question et L’affaire Audin, les noms seront publiés intégralement.

[2] Mathématicien, médaille Fields, président du Comité Maurice Audin.

[3] Lors de la sortie du livre L’affaire Audin, une conférence de presse réunis Laurent Schwartz, François Mauriac, Daniel Mayer, le bâtonnier Thorp, le général Billotte, Jean-Paul Sartre et Gilberte Alleg-Salem. Marcel Paul retenu a envoyé un message. Maître Bocker, avocat de Maurice Audin et d’Henri Alleg est à la tribune.

[4] L’Express, Nouvel Observateur, Le Monde, Témoignage Chrétien, L’Humanité, Libération d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie.

[5] Esprit, Le Temps Modernes, Cahiers de Témoignage Chrétien, Témoignages et Documents, Vérité-Liberté.

[6] Publiés aux Éditions de Minuit, Éditions François Maspero, La Cité-Éditeur, Éditions Pierre-Jean Oswald.

[7] Décret n°56-274

[8] Super-préfet

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