L’assassinat de Maurice Audin, pour ceux qui ont refusé le silence

Éditeur à Lausanne, à l'enseigne de La Cité, j'ai accompagné, comme Jérôme Lindon ou François Maspero, les combats de vérité durant la guerre d'Algérie. Dans ce moment de reconnaissance officielle, je veux saluer ceux et celles qui, refusant l’insoutenable, étaient interpellés, perquisitionnés, inculpés pour entreprise de démoralisation de l’armée, qualifiés de traitres à la France, alors qu’ils en défendaient les valeurs.

Le président de la République, Emmanuel Macron, a reconnu la responsabilité de l’armée et de l’État dans la mort de Maurice Audin. C’est là une reconnaissance qui doit beaucoup à l’obstination de Josette Audin, de ses enfants et de tous ceux qui depuis la création du Comité Maurice Audin, en 1957, puis de l’Association Maurice Audin, n’ont jamais cessé d’en appeler à la reconnaissance des faits par les présidents de la République. Il a fallu soixante et un ans pour que soit répondu à la lettre du 9 septembre 1957 de Pierre Vidal-Naquet à Josette Audin « Puisse la lumière être faite un jour, pour l’honneur de notre pays. »

Les conditions de la mort de Maurice Audin et de milliers d’Algériens furent révélées et dénoncées dans le cours des événements. Dans ce moment d’une reconnaissance officielle des faits, il appartient au devoir de mémoire, qui n’est pas un acte de repentance ni un geste de contrition, mais un travail pédagogique de rappeler ceux et celles qui, refusant l’insoutenable, étaient interpellés, perquisitionnés, inculpés pour entreprise de démoralisation de l’armée, qualifiés de traitres à la France, alors qu’ils en défendaient les valeurs apprises.

Ainsi, le 8 novembre 1954, L’Humanité publie sous le titre Des tortures dignes de la Gestapo, un reportage de Marie Perrot : « Les arrestations se poursuivent en Algérie et de nombreuses personnes sont actuellement soumises à des sévices innommables dans les locaux de la police. » Deux militants nationalistes, Lazhar Khaled et Bekkouch Mostefa ont subi « la bastonnade, le lavage d'estomac à l'aide d'un tuyau enfoncé dans la bouche et le courant électrique ».

Le 13 janvier 1955, Claude Bourdet publie « Votre Gestapo d'Algérie » dans France Observateur : « Le supplice de la baignoire, le gonflage à l'eau par l'anus, le courant électrique sur les muqueuses, les aisselles ou la colonne vertébrale... Une fois que les Gestapistes ont dicté et fait signer à leurs victimes à demi-mortes ‘l'aveu’ qu'il leur plaît d'attribuer, le reste du séjour à la police sert à remettre le prisonnier en état, au besoin à le soigner (mais oui !) afin qu'il soit présentable lorsqu'on le mène au juge... »

Le 15 janvier 1955, François Mauriac dans L’Express sous le titre La Question fait entendre le dialogue qu’il a eu avec un témoin qui l’interpelle : « Vous seul pouvez parler... Vous seul. Je détourne la tête. Que de fois l'aurai-je entendu ce ‘vous seul’ ! Mes ennemis croient que je cède à la passion d'occuper la scène. Je soupire : Il faudrait des preuves. On n'a jamais de preuves. Moi, j'ai vu, dit l'homme. Je l'observe à la dérobée : je connais bien ce regard : celui de mon ami R., celui de ce prêtre de la Mission de France qui travaille dans la région de Constantine, le regard de ceux qui ont vu de leurs yeux, qui ne peuvent plus penser à rien d'autre ; toutes les fleurs du monde sont flétries pour eux... L'horreur de ce que j'ai entendu emplit encore la pièce. Cette musique du ciel n'est pas pour moi. Je suis comme un homme qui a pris part, sans le vouloir, à un crime et qui hésite à aller se livrer. »

Février 1957, Témoignage chrétien publie Le dossier Jean Müller, un rappelé en Algérie qui écrit dans une lettre à ses amis : « Nous sommes loin de la pacification pour laquelle nous aurions été rappelés ; nous sommes désespérés de voir jusqu’à quel point peut s’abaisser la nature humaine et de voir des Français employer des procédés qui relèvent de la barbarie nazie. » Jean Muller sera tué dans une embuscade.

Mars 1957, le Comité de résistance spirituelle animé par des prêtres de la Mission de France publie Des Rappelés témoignent, cent réalités d’une même horreur qui s’égrènent : « J’ai d’abord cru que c’étaient des chacals, c’était le gosse qu’on torturait », « Il faut apprendre à tuer, vous êtes ici pour ça... », « Des Oradours, nous en faisons tous les jours », « On ne sait plus si c’est un homme ou un femme qui crie », « Il faut absolument que je fasse partager à quelqu’un ma culpabilité. » 

Avril 1957, Esprit publie le témoignage de Robert Bonnaud, « La paix dans les Némentchas. » « Si l’honneur de la France ne peut aller avec ces tortures, alors la France est un pays sans honneur. Un petit nombre de Français a été torturé ignoblement en Oranie, et des centaines d’Algériens le sont partout chaque jour. Et l’habitude de torturer, sinon les méthodes de torture, ne date pas de l’été 56, ni même de novembre 54. Elle date du moment où il y a eu en Algérie des indigènes et des forces de l’ordre, des bicots et des flics. »

5 avril 1957, Henri-Irénée Marrou, publie une Libre opinion dans Le Monde : « Oui, la grandeur française est en péril. Je m’adresse à tous ceux qui, comme moi, professeur, sont des éducateurs, qui, comme moi, ont des enfants et des petits-enfants : il faut que nous puissions leur parler, sans être couverts d’humiliation, d’Oradour et des procès de Nuremberg ; il faut que nous puissions relire devant eux les belles pages de nos classiques sur l'amour de la patrie, sur notre France, ‘patronne et témoin (et souvent martyre)’ de la liberté dans le monde. Oui, avant qu’on soit engagé plus avant dans le cycle infernal du terrorisme et des représailles, il faut que chacun de nous entende au plus profond, au plus sincère de son cœur, le cri de nos pères : ‘La patrie est en danger !’ »

Printemps 1957, Pierre Henri-Simon publie Contre la torture, on y lit : « Même si la torture d’un Arabe était payante, je dirais encore qu’elle est criminelle, qu’elle est intolérable comme une tache à l’honneur, et mortelle au sens où l’on dit qu’un péché est mortel : quelque chose de plus essentiel que la puissance s’en trouve atteint et détruit ; une défaite plus intime et plus irréparable que la destruction d’une armée est subie à jamais. »

13 mars 1957, le livre de Pierre Henri Simon suscite un éditorial d’Hubert Beuve-Méry dans Le Monde qu’il signe de son nom d’éditorialiste : Sirius : « Dès maintenant, les Français doivent savoir qu'ils n'ont plus tout à fait le droit de condamner dans les mêmes termes qu'il y a dix ans les destructions d'Oradour et les tortionnaires de la Gestapo. »

27 mars 1957, le général de brigade Jacques Pâris de Bollardière se prononce dans L’Express sur l’usage de la torture, il est condamné à 60 jours de forteresse, le 7 mars il avait adressé au général d'armée Salan, commandant interarmées de la 10e région militaire (Alger) une lettre dans laquelle il demandait à être relevé de ses fonction : « Convoqué ce jour à dix heures par le général Massu, j'ai été obligé de prendre nettement conscience du fait que j'étais en désaccord absolu avec mon chef sur les méthodes employées. Il m’est donc impossible de continuer honnêtement à exercer mon commandement dans ces conditions. J'ai donc l'honneur de vous demander d'être immédiatement relevé de mes responsabilités. »

Le 29 mars 1957, Paul Teitgen, secrétaire général pour la police à Alger, écrit à son ministre Robert Lacoste : « En visitant le centre d’hébergement, j’ai reconnu sur certains assignés les traces profondes des sévices ou de tortures qu’il y a quatorze ans je subissais personnellement dans les caves de la Gestapo à Nancy... Je me suis efforcé dans la limite de mes fonctions, et par-delà l'action policière nouvelle menée par l'armée, de conserver — chaque fois que cela a été possible — ce que je crois être encore et malgré tout indispensable et seul efficace à long terme : le respect de la personne humaine. J'ai aujourd'hui la ferme conviction d'avoir échoué et j'ai acquis l'intime certitude que depuis trois mois nous sommes engagés non pas dans l'illégalité — ce qui, dans le combat mené actuellement, est sans importance —mais dans l'anonymat et l'irresponsabilité qui ne peuvent conduire qu'aux crimes de guerre... » Paul Teitgen, démissionnera le 12 septembre 1957.

18 mars 1957, presse et revues censurées, le livre devient le vecteur de la dénonciation de l’intolérable. Jérôme Lindon publie le pamphlet de Georges Arnaud et Jacques Vergès : Pour Djamila Bouhired puis, le 12 février 1958, La Question d’Henri Alleg. Jean-Paul Sartre dans Une Victoire fait le terrible constat : « Les Français découvrent cette évidence terrible : si rien ne protège une nation contre elle-même, ni son passé, ni ses fidélités, ni ses propres lois, s’il suffit de quinze ans pour changer en bourreaux les victimes, c’est que l’occasion décide seule : selon l’occasion, n’importe qui, n’importe quand, deviendra victime ou bourreau. ». La Question, premier de trente autres livres dénonciateurs, est saisie. [1]Le Livre Jean-Paul Sartre, signe avec François Mauriac, Roger Martin du Gard et André Malraux un Appel solennel au Président de la République dans lequel ils « somment les pouvoirs publics, de condamner sans équivoque, l’usage de la torture qui déshonore la cause qu’il prétend servir ».

Le 22 mai 1958, Les Éditions de Minuit font paraître L’affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet. Travail d’historien au présent sur les faits, de l’arrestation aux sévices subis par Maurice Audin, il désigne nommément les tortionnaires, qui sont aussi ceux d’Henri Alleg, et conteste la thèse de l’évasion. Laurent Schwartz écrit dans sa préface : « Tous ceux, civils ou militaires, qui se sont mêlés à cette affaire sont des Français. Il nous arrive peut-être de croiser certains d’entre-eux dans la rue. Demain, protestant contre la torture ou défendant la liberté d’expression, nous risquons à notre tour d’être ‘interrogés’ comme le fut Maurice Audin – ou bien au contraire, d’être désignés, comme le sergent C...[2] pour jouer un rôle que nous n’avons pas choisi. Mais le jour où la Méditerrané aura cessé d’être le rempart à l’abri duquel les Français de la métropole peuvent encore juger l’affaire Audin en spectateurs, le jour où nous en serons tous devenus les acteurs volontaires ou forcés, ce jour-là, il sera trop tard pour parler. Nous n’aurons plus la parole. »

La guerre va encore durer quatre ans, la Ve République vacillera sous les coups des factieux, jamais ces voix et d’autres ne se sont tues, les 121 en témoignent.

Pierre Vidal-Naquet écrit dans La Raison d'État publiée en 1962 par le Comité Audin : « Comment fixer le rôle, dans l’État futur, de la magistrature ou de l’armée ou de la police si nous ne savons pas d’abord comment l’État, en tant que tel, s’est comporté devant les problèmes posés par la répression de l’insurrection algérienne, comment il a été informé par ceux dont c’était la mission de l’informer, comment il a réagi en présence de ces informations, comment il a informé à son tour les citoyens ? » La reconnaissance de la responsabilité de l’armée et de l’État par le président de la République dans la mort de Maurice Audin, indissociable de celle de milliers d’Algériens et la nécessaire ouverture des archives nationales ouvrent sur cette exigence, elle ne doit pas se refermer : sinon « N’importe qui, n’importe quand... »

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[1] Les livres saisis continuent à être diffusés comme livre ou sous forme de journal par Témoignages et documents puis Vérité-Liberté, deux publication semi-clandestines, ou sont réédités en Suisse.
[2] Dans la première édition de L’affaire Audin, comme de La Question, seules les initiales des tortionnaires sont indiquées.

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