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Billet de blog 4 mai 2022

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Les chercheuses de visages

En lisant Le Coût de la vie de Deborah Levy, je suis tombée sur cette phrase : « La femme aussi porte un masque et son visage finit par l'épouser dans ses moindres détails ». Et quel est-il, ce masque imposé par le patriarcat ? C'est un masque jeune, blanc, à la peau lisse, discrètement maquillé, aux pommettes hautes et symétriques. Un masque de légère ingénuité mais sans apparaître idiot, aguicheur sans verser dans la vulgarité, un masque qui écoute avec intérêt, parle avec mesure...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En lisant Le Coût de la vie de l'autrice anglaise Deborah Levy, « autobiographie en mouvement », comme elle le définit elle-même, je suis tombée sur cette phrase : « La femme aussi porte un masque et son visage finit par l'épouser dans ses moindres détails »1.

Cette phrase m'a aussitôt interpellée.

Il y a quelques années, j'ai écrit un poème intitulé Personae (« masques » en latin), qui retraçait la quête d'une femme privée de visage. A la place de son visage, elle revêtait en alternance un masque tragique ou un masque comique. Parvenue à un temple, elle se couchait sous le portique avec des dizaines d'autres suppliantes également sans visage. Et pendant la nuit, tandis qu'elle rêvait, elle priait la déesse de lui donner un visage.

La correspondance curieuse, étrange, hasardeuse (et quoi de plus porteur de sens que le hasard?) entre la phrase de Deborah Levy et mon poème m'a plongée dans une méditation profonde et réjouissante.

Le patriarcat dépossède les femmes de leur visage

Il leur ôte leur capacité à voir en leur imposant le male gaze qui prévaut dans quasiment toutes les productions culturelles et dans les publicités2. Il leur refuse la capacité d'user de leur bouche comme bon leur souhaite en restreignant aussi bien leur droit à la parole (une étude de 2015 a calculé que lors de conversations, « les femmes interrompent les hommes une seule fois alors que l’inverse se produit… 2,6 fois »3) que leur appétit (« L'appétit féminin suscite la peur et la répulsion […] une femme est censée picorer, remplir modérément son assiette, éviter de se resservir. Il est inconcevable qu'elle se laisse aller sans retenue aux plaisirs de la chère » remarque Mona Chollet4). Le patriarcat remplit leurs oreilles du discours hégémonique (masculin, blanc, hétéro, de plus de cinquante ans). Il provoque en elle la détestation de leur peau noire, rougie, ridée, acnéique, de leurs cheveux blancs, frisés, crépus, de leur calvitie.

Les femmes sont des « sans-visages », selon l'expression forgée par Judith Butler : « le fait de ne pas exister dans l'espace public est constitutif de certaines vies, qui sont non seulement marginalisées mais même effacées de la vie publique. Ce sont ces individus que j'appelle 'sans visage' »5.

Et les « sans-visage » portent alors un masque

Et quel est-il ce masque imposé par le patriarcat ?

C'est un masque jeune, blanc, à la peau lisse, discrètement maquillé, un masque aux pommettes hautes et symétriques, qui sourit mais sans trop dévoiler les dents et certainement pas les gencives, un masque de légère ingénuité mais sans apparaître idiot, aguicheur sans verser dans la vulgarité, un masque qui écoute avec intérêt, qui parle avec mesure, qui rit mais sans stridence, ce masque ne voile pas ses cheveux qu'il a lisses et longs. Si vous ne me croyez pas, faites l'expérience simplissime : tapez « visage femme » dans Google et regardez le résultat. Des masques aux lèvres légèrement pulpeuses, aux sourcils parfaitement dessinés, sans aucune aspérité, dans le figement d'une beauté mortifère.

Combien de peintres (hommes) ont représenté des femmes au miroir ? Ce moment privilégié dans lequel la femme prépare son visage pour le plaisir des hommes, c'est-à-dire ce moment où elle revêt le masque ? Car l’œil qu'elle jette dans le miroir n'est pas son regard propre, singulier, unique, non ! C'est celui, intériorisé, du patriarcat, c'est avec le male gaze qu'elle détaille son visage, qu'elle le scrute, l'évalue, le juge et l'ajuste pour en camoufler les prétendus défauts et en rehausser les prétendues qualités (pour que les hommes, ensuite, se gaussent de la vanité des femmes qui « mettent un temps fou à se préparer »)

Combien d'écrivains ont-ils décrit la femme dans son boudoir, devant son miroir, en déshabillé, alanguie et aguicheuse, se transformant sous les yeux mi-fascinés mi-effrayés de son amant ?

Le miroir ou cet instrument grâce auquel les hommes animalisent les femmes en tentatrices dépravées, les sexualisant pour leur propre plaisir tout en dénonçant la vanité de l'objet. Le miroir, ce lieu (presque magique?) de la perte de son visage, ce rituel par lequel la femme passe de sujet à personnage du scénario patriarcal (n'oublions pas que le sens premier de persona en latin c'est « masque »).

Pour quelle raison les femmes finissent-elles par épouser le masque dans ses moindres détails, comme le dit Deborah Levy ?

Audre Lorde nous fournit une réponse. Dans sa conférence « The Transformation of Silence into Language and Action », elle dit : « peut-être que pour certaines d'entre vous, ici aujourd'hui, je suis le visage d'une de vos peurs. Parce que je suis femme, parce que je suis Noire, parce que je suis lesbienne, parce que je suis moi – une poète guerrière Noire qui fait son boulot »6.

Ôter le masque et récupérer son visage, c'est prendre un risque. Le risque de refuser l'aliénation de notre propre corps et cette prise de liberté ne va pas sans peur, à la fois peur d'effrayer et d'être effrayées. Ce que dit Audre Lorde, c'est que la liberté qu'elle a prise de chercher à avoir un visage oblige les autres (et en particulier les autres femmes) à « une exigence éthique à son égard »7. Le visage d'Audre Lorde contraint ses auditrices à, si ce n'est, l'ôter, du moins à fissurer le masque.

Alors, partons à la recherche de nos visages perdus, oubliés ! Otons nos masques ! Enterrons ou brûlons-les ! Écrivons des épopées dans lesquelles les héroïnes sont en quête de leur visage, elles affronteraient toutes sortes de monstres (le cosméticien, le publiciste, le coiffeur, le maquilleur, le photographe, l'amant), elles créeraient des confréries du Visage retrouvé. Écrivons nos propres blasons à l'éloge de la ride, de la cerne, du foulard, des cheveux poivre et sel et des boutons. Filmons des visages en colère, hurlants, riant à gorge déployée, des visages parcheminés de vieillesse, ronds, graisseux, non maquillés, poilus mais profondément vivants.

1Deborah Levy, Le Coût de la vie, Editions du sous-sol, 2020

2Le male gaze est un concept forgé par Laura Mulvey en 1975. https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/10/15/laura-mulvey-aujourd-hui-encore-je-ne-comprends-pas-le-destin-qu-a-eu-mon-article-sur-le-male-gaze_6098563_3246.html

3Article du Monde (2 mars 2017) https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/03/02/manterrupting-sexisme-sur-la-voix-publique_5088231_3224.html

4Mona Chollet, Beauté Fatale, La Découverte, 2015

5Judith Butler dans une interview pour Philosophie magazine du 6 mars 2019

6Audre Lorde, Sister Outsider, ed Mamélis, 2003 (c'est moi qui souligne)

7Judith Butler dans la même interview

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