Nina Innana
tisseuse de mots
Abonné·e de Mediapart

13 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 mars 2022

Picasso et la sorcière

[Rediffusion] Picasso, Dora Maar et la culture du viol

Nina Innana
tisseuse de mots
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Etudiante, j'adorais le musée Picasso à Paris. J'aimais l'imposant hôtel particulier niché au cœur du Marais, son escalier en fer forgé, ses salles à taille humaine retraçant dans un ordre chronologique l’œuvre du maître. Je collectionnais les cartes postales reproduisant les portraits des femmes du peintre. Olga, Dora, Marie-Thérèse et Françoise étaient affichées dans mon studio et proclamaient mon amour pour l'art moderne. L’œuvre de Picasso, bouleversant les formes, osant l'érotisme, me semblait être étroitement associée avec les valeurs progressistes auxquelles j'étais attachée. Etre de gauche, c'était admirer l'art moderne, son refus des conventions réalistes et de la morale bourgeoise. Etre de gauche, c'était aimer Picasso.

J'ai organisé des sorties au musée Picasso avec les enfants du centre de loisirs dans lequel je travaillais le mercredi. Devant le portrait de Dora Maar, peint en 1937, je leur expliquais le cubisme. Et je ne récoltais comme seul commentaire que Dora Maar ressemblait à « une sorcière ». Dora Maar, une sorcière ?! Je ne savais que faire de cette remarque, ni comment la comprendre, ni comment rebondir dessus. Tout ce que je sentais, c'est que les enfants ne saisissaient pas combien la peinture de Picasso avait révolutionné l'art !

Vingt ans plus tard, rompue aux théories féministes, les yeux dessillés sur le violeur, « tyran domestique », harceleur, pervers qu'était Picasso, grâce au génial podcast « Vénus s'épilait-elle la chatte ? »1, je m'interroge.

Picasso en France, est toujours présenté comme un génie. Dans un Astrapi de ma fille, il est dit que Picasso « artiste aux multiples talents, infatigable […] laisse une œuvre immense ».

Dans la fiche pédagogique sur le portrait de Dora Maar, trouvée sur le site du musée Picasso2, une citation du peintre à propos de Dora Maar est mise en exergue : « Pour moi, c'est une femme qui pleure. Pendant des années, je l'ai peinte en formes torturées, non par sadisme ou par plaisir. Je ne faisais que suivre la vision qui s'imposait à moi. C'était la réalité profonde de Dora ». Plus loin, voilà comment l'auteur de la fiche présente Dora Maar : « elle passe pour être une forte personnalité encline, d'après Brassaï, 'aux orages et aux éclats', mais aussi une femme 'bien racée, une qui n'a pas froid aux yeux' selon des propos rapportés de Picasso. » Enfin, il qualifie le portrait « d'hommage d'amant ».

Dans cette fiche, trois points sont extrêmement problématiques :

-la relation de Picasso avec Dora Maar est présentée comme une relation d'amour. Rien n'est dit de la violence psychologique et sexuelle que Picasso fait subir à sa compagne.

-la personnalité de Dora Maar soi-disant sombre, dépressive et violente est définie par deux hommes, dont Picasso lui-même. Or, ces traits de caractère de Dora Maar ne sont pas discutés par l'auteur de la fiche. Il les prend pour argent comptant comme si le point de vue subjectif du peintre sur son modèle était la seule vérité.

-Enfin, cette personnalité soi-disant hystérique expliquerait le portrait : « l'équivalence psychologique entre le modèle et son image est tout à fait plausible et pertinente ».

Ainsi, selon la fiche pédagogique destinée aux enseignants et aux élèves, le seul axe de lecture du portrait de Dora Maar est la personnalité excessive de celle-ci et non la misogynie de Picasso.

Je suis professeur, je suis mère. A ce double titre, je suis une passeuse, une transmetteuse, j'initie mes enfants et mes élèves à la culture.

Mais de quelle culture parlons-nous ? De celle qui expose en majorité des œuvres d'artistes hommes (il n'y a qu'une trentaine de peintures de femmes au Louvre et 296 femmes au musée d'Orsay sur les 4463 artistes, selon cet article de Anne de Conninck3)? De celle qui promeut le viol comme un des ses sujets favoris comme le dit Régis Michel, conservateur au Louvre : « L’art d’Occident ne sait parler de sexe que sur un seul mode : la violence. Il vaudrait mieux dire le viol. L’obsession sexuelle de l’art occidental, c’est le viol »4 ?

Les enfants du centre de loisirs avaient effectivement raison, eux qui voyaient avec leurs yeux neufs : Picasso a fait de sa compagne une sorcière, il l'enlaidit, la peint tout en angles et en pointes, avec des ongles rouges vifs, une poitrine faite d'aiguilles, un œil rouge-sang qui nous dévisage. Quelle agentivité peut-elle avoir avec ses bras raccourcis et ses longues griffes ?

« Sous l’apparente liberté de ses représentations, écrit Régis Michel, l’art occidental est d’intention répressive. Ce n’est pas vraiment le sexe qu’il montre, mais le pouvoir, sur le mode le plus primitif et le plus immédiat : celui d’un ordre patriarcal, où triomphe toujours la loi du plus fort, qui est la loi du père. »

Les institutions culturelles françaises, par le pouvoir conféré à leur parole, ont un rôle immense à jouer. Il ne s'agit ni d'effacer l’œuvre de Picasso, ni de séparer l’œuvre de l'artiste, il s'agit au contraire pour elles de dépatriarcaliser leur vision de l'art occidental en se posant les questions suivantes. Quelle influence a eu le machisme et le sexisme de Picasso sur son œuvre ? Quelle dose de masculinité toxique se prend-on quand on regarde une œuvre de Picasso ? Plus généralement comment l'art occidental nous a-t-il habitué.e.s à l'esthétisation de scènes de violence dans lesquelles les femmes sont réduites à un rôle de victime ? 5

Enfin, quel lien y a-t-il entre la valeur de « génie » attribuée à Picasso et sa masculinité criminelle ? Ou pour être plus précise, est-ce que les comportements criminels de Picasso à l'égard des femmes de sa vie sont une des causes pour lesquelles on lui attribue du génie ?

Bref, comment présenter Picasso sans participer à la culture du viol ?

1https://www.venuslepodcast.com/

2https://www.museepicassoparis.fr/sites/default/files/2020-01/Fiche_oeuvre_Portrait_Dora_Maar_web.pdf

3 http://www.slate.fr/story/188433/culture-art-musees-femmes-sous-representees-parite

4 https://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-2-page-84.htm

5 « Dans un art brutal, où le sexe est la force, la femme n’accède à la subjectivité que sur le mode paradoxal de la souffrance. Là est bien le propre de son statut victimaire. Elle n’existe qu’en martyre. » (Régis Michel)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Inflation : en France, grèves partout, augmentations nulle part
Depuis des semaines, des arrêts de travail éclatent dans toute la France, et dans tous les secteurs. Le mot d’ordre est toujours le même : « Tout augmente sauf nos salaires. » Après des négociations décevantes, les travailleurs se mobilisent pour obtenir des augmentations à la hauteur de l’inflation.
par Khedidja Zerouali
Journal — Économie
Le risque d’une crise systémique de l’économie
Avec l’irruption de l’inflation s’engage une nouvelle phase de la crise du capitalisme. Désormais, celle-ci semble totale et multidimensionnelle. En trouver l’issue sera de plus en plus complexe. 
par Romaric Godin
Journal — États-Unis
Attaque du Capitole : Donald Trump plombé par un témoignage dévastateur
Une membre du cabinet de l’ancien président états-unien a témoigné mardi devant la commission d’enquête sur les événements du 6 janvier 2021. Elle affirme que Donald Trump savait que ses partisans étaient armés et qu’il a voulu les rejoindre.
par François Bougon
Journal
La crise politique de 2019 secoue encore la Bolivie
L’ancienne présidente par intérim, Jeanine Áñez, a été condamnée à 10 ans de prison pour non-respect de la Constitution et manquement à ses devoirs, pour s’être installée à la présidence sans en avoir le droit, en 2019, après le départ d’Evo Morales. Une procédure judiciaire loin d’être finie. 
par Alice Campaignolle

La sélection du Club

Billet de blog
Autorisation de l'interdiction de l'IVG aux USA, sommes nous mieux lotis en France ?
« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».
par bennoursahra
Billet de blog
États-Unis : le patient militantisme anti-avortement
[Rediffusion] Le droit à l'avortement n'est plus protégé constitutionnellement aux États-Unis. Comment s'explique ce retour en arrière, et que peuvent faire les militantes des droits des femmes et les démocrates ?
par marie-cecile naves
Billet de blog
Le combat pour l'avortement : Marie-Claire Chevalier et le procès de Bobigny (1)
[Rediffusion] Marie-Claire Chevalier est morte le 23 janvier, à 66 ans. En 1972, inculpée pour avoir avorté, elle avait accepté que Gisèle Halimi transforme son procès en plaidoyer féministe pour la liberté de disposer de son corps. Pas facile d’être une avortée médiatisée à 17 ans, à une époque où la mainmise patriarcale sur le corps des femmes n’est encore qu’à peine desserrée.
par Sylvia Duverger
Billet de blog
Quel est le lien entre l’extrême droite, l’avortement et les luttes féministes ?
La fuite du projet de décision de la Cour suprême qui supprimerait le droit à l'avortement aux Etats Unis en est l'exemple. L’extrême droite d’hier comme d’aujourd’hui désire gouverner en persécutant un groupe minoritaire sur des critères raciaux pour diviser les individus entre eux. Quant aux femmes, elles sont réduites à l’état de ventres ambulants.
par Léane Alestra