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Billet de blog 11 juin 2022

Le mariage, une fin heureuse ?

Quand vous usiez vos pantalons sur les bancs du collège, votre professeure de français vous a appris la grande différence entre une tragédie et une comédie : la tragédie se termine mal, les personnages meurent ; la comédie se termine bien, les personnages se marient. Mais selon quelle raison le mariage serait-il une fin heureuse ?

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Quand vous usiez vos pantalons sur les bancs du collège, votre professeure de français dont vous fixiez dans vos moments d'ennui la chaînette accrochée à ses lunettes, vous a appris la grande différence entre une tragédie et une comédie : la tragédie se termine mal, les personnages meurent ; la comédie se termine bien, les personnages se marient.

Fin heureuse et mariage sont donc étroitement associés. Quasiment toutes les comédies de Molière se terminent par un mariage.

Mais selon quelle raison le mariage serait-il une fin heureuse ? Ou plus exactement pour qui le serait-il ? Pour l'époux, pardi ! Pour l'époux qui aura à sa disposition une femme qui s'assurera que ses bottes sont cirées, sa soupe chaude, son lit bassiné.

Cette mystification dure jusqu'à nos jours. Les comédies romantiques américaines suivent le même scénario que les comédies du XVIIe ou XVIIIe siècles : deux amoureux sont empêchés de se marier par divers obstacles qui trouvent leur résolution à la fin du film par un mariage... forcément heureux.

C'est grâce à ses nombreuses productions culturelles que le patriarcat a ancré ce topos auquel nous sommes tellement habitué.es : fin heureuse = mariage.

-Mademoiselle !

Du fond de la salle où il grommelait depuis un moment, un vénérable professeur de la Sorbonne aux tempes chenues et à la voix chuintante comme Giscard d'Estaing se dresse sur ses ergots :

-Mademoiselle, (le vénérable professeur respecte les usages de la politesse : je ne suis pas mariée, il me dit : « mademoiselle »), ce que vous dites est une mésinterprétation grossière, un contre-sens total, un abject anachronisme. Des inepties ! (Il n'ajoute pas « venues des Etats-Unis » mais il le pense très fort)

Ah, pensè-je, encore l'argument de l'anachronisme! Qu'il est pratique ! Il fonctionne à tous les coups! Voyez plutôt :

-Baudelaire, le grand poète dont tout lycéen connaît par cœur « A une passante », dit des horreurs sur George Sand : « Elle est surtout, et plus que toute autre chose, une grosse bête ; mais elle est possédée. C’est le diable qui lui a persuadé de se fier à son bon cœur et à son bon sens, afin qu’elle persuadât toutes les autres grosses bêtes de se fier à leur bon cœur et à leur bon sens. Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d’horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m’empêcher de lui jeter un bénitier à la tête »1

-C'est l'époque qui veut ça !

-Rousseau a développé une grande théorie sur l'éducation mais celle-ci ne concernait que les garçons parce que « la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme ; si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe, son mérite est dans sa puissance, il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens ; mais c’est celle de la nature, antérieure à l’amour-même. »2

-Il faut replacer ces propos dans le contexte de l'époque.

-Ou encore que penser de cette remarque parmi des dizaines d'autres sous la plume de La Bruyère (qui est une des œuvres proposées au bac cette année) : « Il faut juger les femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et tête. »3

-Vous ne pouvez pas juger les œuvres passées à l'aune de critères d'aujourd'hui !

Avez-vous remarqué que dès qu'il s'agit de mettre en relief la misogynie d'un Grand Auteur, l'argument que tout conservateur brandit, c'est « l'anachronisme » ? Un seul mot pour faire taire toute velléité de remise en question, comme si les Auteurs Panthéonisés de la Littérature Française ne l'étaient qu'en vertu de leur supposée valeur esthétique et qu'il n'y avait dans leur accès à la Canonisation aucune raison politique liée au patriarcat systémique qui exclut les unes pour mieux promouvoir les uns.

Alors, n'en déplaise au vénérable professeur, allons voir de plus près, voulez-vous, si nos vues féministes modernes sont si anachroniques que cela.

Le mariage, "un long esclavage" pour Mme de Scudéry

Mme de Scudéry (1607-1701), autrice du plus long roman de la langue française Artamène ou le Grand Cyrus, grand succès de librairie au XVIIe siècle, surnommée Sappho par ses ami.es, a toujours refusé de se marier. Dans le tome X d'Artamène, elle réinvente l'histoire de la plus célèbre poétesse grecque de l'Antiquité : Sappho explique à Tisandre, personnage masculin, son aversion pour le mariage : « je le regarde comme un long esclavage ». Tisandre lui demande alors : « Vous regardez tous les hommes comme des tyrans ? » (ou l'on découvre que l'argument du Not All Men existait déjà au XVIIe siècle !), ce à quoi Sappho répond : « Je les regarde du moins comme le pouvant devenir dès que je les regarde comme pouvant être maris ». Le mariage est bien identifié par Mme de Scudéry comme l'institution patriarcale par excellence qui transforme les hommes en tyrans et les femmes en esclaves. C'est pour cette raison que Sappho refusera de se marier à Phaon qu'elle aime pourtant tendrement. Le refus du mariage est la condition pour forger une relation égalitaire entre les amoureux.ses : « « pour s'aimer toujours avec une égale ardeur, il fallait ne s'épouser jamais », explique Sappho, à la fin de l'histoire, chez les Nouveaux Sauromates, peuple utopique gouverné par une reine. Ainsi, l'histoire de Sappho se termine de manière heureuse par un non-mariage.

Le "plaisir d'être" en lieu et place du mariage pour Mme de Graffigny

Un siècle plus tard, Mme de Graffigny (1695-1758) fait paraître à plus de 51 ans, un des best-seller du XVIIIe siècle, qui sera non seulement lu en France mais partout en Europe. Dans les Lettres d'une péruvienne, roman épistolaire, Zilia, l'héroïne et l'autrice de toutes les lettres, est une jeune Inca enlevée par les Espagnols lors de la conquête de l'Amérique du Sud. Elle est ensuite sauvée par un jeune français Déterville, bien sous tous rapports. Zilia, s'adressant à son fiancé Aza, mélange à la fois expression de sa peine d'être séparée de lui et remarques de plus en plus critiques sur la société française qu'elle pénètre de mieux en mieux au fur et à mesure qu'elle en maîtrise la langue et les usages. Elle se montre particulièrement sévère sur l'indigente éducation des jeunes filles et sur le mariage : « Un mari sans craindre aucune punition, peut avoir pour sa femme les manières les plus rebutantes … il semble qu'en France les liens du mariage ne soient réciproques qu'au moment de la célébration, et que dans la suite les femmes seules y doivent être assujetties. »4

La fin du roman a fait scandale : Zilia refuse de se marier à Déterville, son sauveur, qui lui a restitué ses biens, et s'est toujours bien comporté avec elle. Elle justifie son refus par sa volonté de vivre solitairement et de se livrer au « plaisir d'être, ce plaisir oublié, ignoré même de tant d'aveugles humains, cette pensée si douce, ce bonheur pur, je suis, je vis, j'existe » N'est-ce pas un programme fabuleux ? N'est-ce pas une très jolie façon d'exprimer que c'est la relation avec soi-même qui doit primer avant toute chose ?

De nombreux gens de lettres ont pressé Mme de Graffigny de changer cette fin jugée si malheureuse : elle s'y est toujours refusée. Pour elle, fin heureuse rimait avec solitude, « plaisir d'être » et amitiés fondées sur l'égalité plutôt que la servitude du mariage.

1Baudelaire, Mon cœur mis à nu, 1887

2Rousseau, Emile ou De l'éducation, 1762

3La Bruyère, Caractères, 1687

4Mme de Graffigny, Lettres d'une péruvienne, 1747, lettre 34

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