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Billet de blog 6 août 2021

Virus, prophétie et peterpanisme

Le maintien du passe sanitaire par le Conseil constitutionnel conforte une politique sécuritaire appuyée sur une technologie sophistiquée et envahissante. Le reconfinement à Wuhan en montre les limites. La situation repose les rapports de la civilisation actuelle à la maladie et à la mort. Elle malmène le culte de l'éternelle jeunesse, ou peterpanisme.

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VIRUS, PROPHETIES ET PETERPANISME

Une nuit du 4 août avait aboli les privilèges. Une journée du 5 août nous rappelle à l’ordre. Le fait que le Conseil constitutionnel de ce jeudi 5 août 2021 n’ait pas retoqué les principaux éléments du Passe sanitaire ne doit pas surprendre, pour deux raisons.

D’une part, le principe du passe avait déjà été validé. D’autre part, le conseil en question peut difficilement aller à l’encontre du principe dont il est le corollaire, l’Etat, sans parler de sa composition sociologique et idéologique correspondant à la classe politique. Certes, on aurait pu espérer un sursaut, mais bien au contraire le « non-retoquage » (à part quelques concessions selon le principe du cinq pas en avant, un pas en arrière) confirme l’inquiétante dérive de l’Etat démocratique vers le Big Brother à la chinoise. Car, rappelons-le, ce passe sanitaire est le fourrier d’une politique techno-sécuritaire accrue.

Le JT de 20 h de TF1 de ce même jeudi 5 août le montrait bien. Après une ouverture consacrée aux JO, il traita des sujets suivants : un point rapide sur l’avis du Conseil constitutionnel sans donner la parole aux critiques ; un reportage sur les systèmes d’intelligence artificielle installé dans les rues (comme cela, les autorités pourront voir les véhicules qui grillent les feux rouges selon l’exemple qui clôt le reportage…) ; un autre reportage sur les problèmes posés par la sur-fréquentation de certains lieux touristiques (mais grâce à des caméras de vidéo-surveillance, les autorités pourront voir et verbaliser ceux qui urinent dans des lieux inconvenants…).

Rien sur le reconfinement en cours à Wuhan en Chine qui nous révèle pourtant deux informations intéressantes : 1/ le régime chinois montre les limites de sa politique techno-sécuritaire 2/ le virus repart malgré elle, et malgré l’annonce de son éradication là-bas. Et nous alors ?

Ce constat, s’il se confirme, ramène à une réalité : la Covid-19 est décidément très difficile à combattre ; les experts ont du mal à cerner le phénomène ; ils ne disent pas clairement qu’ils tâtonnent ; le pouvoir politique qui le dit encore moins recourt à des mesures qui relèvent davantage d’une stratégie politique (y compris technologique), voire à court terme (échéances électorales) que d’une véritable stratégie sanitaire ; chaque pays mène sa propre politique, en particulier dans l’espace européen où les circulations entre personnes sont importantes ; rien n’est vraiment présenté de comparaisons sérieuses et de bilans à propos de ces pays et de ces politiques (comme, par exemple, le cas de la Suède qui gêne toujours).

Résultat, Jupiter impose un passe sanitaire ubuesque parce que liberticide, inégalitaire et très difficile à appliquer. Le paradoxe de son autoritarisme est de susciter la contestation de courants situés à droite et à l’extrême droite qui sont habituellement des dévots de l’autorité. Mais cela n’empêche pas notre propre critique, située sur d’autres bases et appelant d’autres solutions.

Dans l’immédiat, le boycott du passe sanitaire et donc des lieux qui l’acceptent constitue une première réponse.

Plus au fond des choses, il faut poursuivre la réflexion sur l’évolution de notre société, on peut même dire de notre civilisation. Je n’approfondirai pas ici la question technologique et techno-sécuritaire qui n’est qu’un des éléments de la problématique.

Les essayistes ont beaucoup glosé sur la « société du risque » sans forcément hiérarchiser les risques en question et en oubliant que les êtres humains n’ont jamais été aussi nombreux et, surtout, aussi concentrés sur terre. Mais la rhétorique du risque suscite celle de la « protection ». Elle génère des législations et des attitudes toujours plus « sécuritaires », qui s’installent de surcroît dans la durée alors qu’elles ont été instaurées comme étant « temporaires ».

Elle encourage aussi la « contre-prophétie auto-réalisatrice » dont le passe-sanitaire jupitérien en est l’emblème et qu’il décline en deux temps :

1/ certes, les services hospitaliers française ne sont pas saturés, mais cela ne saurait tarder puisque les contaminations au virus augmentent (de « façon exponentielle » nous dit-on parfois, tout en mélangeant allègrement ce qui se passe dans le Finistère — calme — et en Corse — plus nerveux), donc il faut « prévoir » et « anticiper » la « quatrième vague » ;

2/ si cette vague n’arrive pas ou reflue à l’automne, l’argumentaire sera imparable : vous voyez bien, le passe sanitaire était indispensable ! Si elle s’enfle au contraire, l’argumentaire sera non moins imparable : vous voyez bien, tous ces désobéissants, ces irréductibles, ces contestataires ont fait capoté notre politique, c’est de leur faute (et là, la culpabilisation sera décuplée, les sanctions déjà prévues pourront tomber, ou bien le gouvernement en trouvera de nouvelles…).

Dans les deux cas, nous ne savons pas. Sauf que Jupiter demande à chaque citoyen d’en contrôler d’autres, comme au temps d’un régime des années 1940, tandis que les experts médecins se transforment en experts de la peur et de la morale culpabilisatrice et infantilisante. Le « biopouvoir », ce régime qui exerce son autorité non plus sur plus les citoyens mais sur les corps, s’étale au vu et au su de tous quand bien même son bras suprême, l’OMS, semble naviguer à vue.

Je ne jetterai pas la pierre à un pataugeage quand il est scientifique. La crise sanitaire nous montre depuis le début que les désaccords entre spécialistes existent et que la science — surtout la médecine — est faite de doutes, d’incertitudes, d’interrogations. Mais la civilisation actuelle, plus scientiste que jamais, y compris à propos des questions environnementales, ne peut pas se déjuger elle-même, d’où l’escalade technologique, d’où la multiplication des « contre-prophéties auto-réalisatrices ».

Elle est en outre coincée par l’image que ses dirigeants ont d’eux-mêmes cultivant le syndrome de Peter Pan à travers le spectacle hollywoodien ou les perspectives du transhumanisme : être toujours jeune, souriant et dynamique, positif et obéissant, startuper, vérifiant sur son smartphone ses cours en bourse ou le voisinage possible de personnes contaminées.

Au fond, cette civilisation repose la question du rapport à la mort. Tandis que les tués à la guerre sont euphémisés, voire ramenés à des scènes de jeux vidéos, puisqu’ils se trouvent dans les régions lointaines de la Triade conformément à la guerre globale tournante, le peterpanisme ne veut pas regarder la mort. Il est aussi, par conséquent, gêné par les personnes âgées qui s’approchent de la fin. Ces vieilles et ces vieux sont d’ailleurs considérés comme plus bon à grand-chose, d’ailleurs on rogne sur leurs retraites, sauf s’ils rapportent économiquement, comme dans le cas des fameux Ehpad.

Du coup, la maladie elle-même est méchamment regardée. Le pathologique devient l’anormal. Le malade devient le pestiféré en puissance. Le biopouvoir réclame le passe-sanitaire, mais ne s’offusque guère de la fermeture de lits, de la concentration hospitalière dans des lieux qui ressemblent plus à des usines qu’à des maisons de soin, des « déserts médicaux ». Il se conforme comme une armée face à un ennemi, alors que nous sommes une société qui voit la nourriture et l’hygiène comme garantie de vie humaine.

Si ce biopouvoir et son corollaire le pouvoir politique était cohérent avec lui-même, il devrait aller jusqu’au bout de la logique : un passe sanitaire avant achat ou consommation d’alcool, de tabac ou autres substances dont les excès entraînent des malades qui encombrent les hôpitaux. Ils ne le feront probablement pas car cela touche de gros intérêts économiques à l’instar inverse de la fabrication des médicaments. Au bout du compte, oui, décidément, se pose encore et toujours la question de la liberté. Les récalcitrants l’ont instinctivement compris.

Philippe P., 6 août 2021.

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