Nous ne sommes pas en guerre et vous devrez rendre des comptes

Les appels à l'union sacrée et les postures de chef de guerre d'opérette n'y feront rien. Pour votre travail patient de mise à genoux des services publics, pour votre démantèlement constant de l'Etat, pour votre incapacité à prendre les décisions qui s'imposaient en temps de crise, en bref pour l'ensemble de votre œuvre, vous et vos prédécesseurs devrez rendre des comptes.

Ainsi serait venu le temps de l’union sacrée car « nous sommes en guerre[1] » et que « je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard dans la prise de décision[2] ». Tout juste serions nous autorisés une fois par jour à 20h à battre des mains du haut de nos balcons (il serait d’ailleurs intéressant de savoir parmi ces personnes combien ont voté pour les différents gouvernements qui ont mis notre hôpital et plus largement notre système de santé à genoux).

Mais les postures de Churchill d’opérette et les tentatives pathétiques de jouer au chef de guerre ne réussiront pas à masquer le naufrage de ce gouvernement

Car nous ne sommes plus dans les années 1990 à l’atelier théâtre du lycée de la Providence, et le public, conscient qu’il est qu’il peut payer de sa vie les conséquences de votre politique funeste, est autrement plus exigeant qu’une Brigitte Trogneux atteinte de Bovarisme. Jouer les Jupiter n’impressionne que la troupe de technocrates et de courtisans cupides qui vous accompagne et qui pense que l’histoire a commencé en 2017.

Non, vous ne pourrez rien masquer, obligés que vous êtes, vous et vos prédécesseurs, de passer au « révélateur covid ».

Révélateur du comportement des premiers de cordée, fuyant vers leurs lieux de villégiatures sitôt le confinement annoncé, pendant que « ceux qui ne sont rien » restent en première ligne. La corde semble en effet avoir été coupée, si tant qu’elle ait un jour existé, et nous ne voyons pas ruisseler grand-chose des toitures de l’Ile-de-Ré, si ce n’est la peur ou la lâcheté.  

Révélateur de l’état dans lequel vous avez mis l’hôpital public, vous qui vous êtes consciencieusement appliqués à le saccager. Même en pleine crise et alors que tout ne tient que grâce au courage, à l’abnégation et à la conscience professionnelle de ceux qui y travaillent, et à qui vous n’êtes même pas capables d’offrir le minimum de protection nécessaire, l’un de vos médiocres représentants ne peut s’empêcher de tenir ces propos qui suintent le plus pur mépris lorsqu’il lui est demandé si une prime est prévue pour le personnel soignant : « aujourd’hui la meilleure prime qu’on peut donner aux soignants, c’est de respecter les gestes sanitaires, de ne pas faire la fête, de ne pas sortir, de ne pas encombrer inutilement la médecine de ville et les urgences[3] ».

Révélateur des inégalités au travail, quand les contrats de travail des plus précaires sont rompus[4] sans le moindre respect du droit ou quand les employés de ces Thénardiers des temps modernes que sont les Amazon et autres entreprises de la grande distribution, sont sommés d’aller s’exposer au virus pour vendre ou livrer des produits tels que gadgets électroniques, matériel de bricolage ou nuggets[5], dont la nécessité première saute, il est vrai, immédiatement aux yeux.

Révélateur de la façon dont sont traitées les personnes âgées alors que le choix a depuis longtemps été fait de fermer les yeux sur les conditions d’accueil des résidents des EHPAD ainsi que sur la formation et les conditions de travail d’un personnel notoirement mal payé et en sous-effectif, pour le plus grand bonheur des leaders du secteur comme Korian.

Révélateur de l’état des prisons et des effets désastreux de la politique carcérale menée depuis si longtemps. Le surpeuplement et les conditions sanitaires déplorables qui les caractérisent sont encore plus insupportables dans la période.

Révélateur des inégalités car le confinement n’est pas le même dans un deux pièces insalubre avec 4 enfants, dans une vaste maison avec jardin ou quand on vit dans un centre d’hébergement d’urgence.

Révélateur des inégalités scolaires qui ne feront que s’accroître en cette période. Car comment croire que les effets seront les mêmes entre l’enfant de cadres, qui bénéficie de cours à distance quotidiens assurés par l’équipe enseignante de son collège des beaux quartiers et de la présence de parents, dont les deux « confcall » quotidiennes suffisent pour les persuader de leur importance dans la période sans trop nuire à leur disponibilité, et celui dont les parents, éboueurs, caissières, aides soignantes, auxiliaires de vie…, sont peu disponibles, car mobilisés, et dont les maigres salaires ne leur ont donné accès qu’à un établissement de seconde zone où les professeurs ne sont que rarement remplacés en temps normal.

Révélateur aussi de notre situation de dépendance totale et de notre absence de souveraineté sanitaire. C’est bien beau de jouer les chefs de guerre pour finalement se rendre compte que nous ne sommes même pas en mesure de produire des masques, de disposer de réactifs pour les tests de dépistage ou de produits pharmaceutiques nécessaires aux patients en réanimation. Des grenades et des LBD en revanche les placards de vos nervis en sont bourrés mais on ne gaze pas ou on n’éborgne pas un virus…

Révélateur de ce que vous avez fait de ce pays où l’Etat s’en remet désormais à la générosité de ceux qui ont tant profité de son démantèlement, pour abonder un fond d’indemnisation pour les travailleurs indépendants. Terrible image que ce ministre des comptes publics[6] qui, parce qu’il a renoncé à imposer les plus riches, se retrouve transformé en mendiant.

Révélateur en fin de compte de ce qu’on produit des années de ces politiques commencées par vos prédécesseurs et que vous avez perpétué avec zèle.

Il serait toutefois trop facile de vous dédouaner à si bon compte au motif que « finalement ils ne sont pas pires que ceux qui les ont précédés ». Car le covid nous révèle aussi certaines choses qui sont propres à votre gouvernement à commencer par le mépris, le cynisme et la bêtise qui caractérisent les membres de ce Gouvernement et qui ne peuvent mieux s’illustrer qu’à travers ces quelques citations :

 

"Le risque d'importation [du virus] depuis Wuhan est pratiquement nul",  "le risque de propagation est très faible"

Agnès Buzyn, 24 janvier 2020

 

"La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie"

Emmanuel Macron, 7 mars 2020

 

« C’est le moment de faire des bonnes affaires en bourse »

Agnès Panier-Runacher, 10 mars 2020

 

"Un syndicat patronal dit aux entreprises d'arrêter d'aller bosser", "Cela, c'est du défaitisme"

Muriel Pénicaud, 19 mars 2020

 

"Nous n'entendons pas demander à un enseignant qui aujourd'hui ne travaille pas compte tenu de la fermeture des écoles de traverser toute la France pour aller récolter des fraises"

Sibeth Ndiaye, 25 mars 2020

 

« Pas besoin d'être sanctionné pour comprendre que ceux qui sont aujourd'hui hospitalisés, qu’on trouve dans les réanimations, sont ceux qui au début du confinement ne l'ont pas respecté. Il y a une corrélation très simple »

Didier Lallement, 3 avril 2020

 

Ce n’est qu’un florilège et nous pourrions nous dire que nous n’avions pas attendu cette crise sanitaire pour constater ce niveau de bêtise. Mais cette bêtise et cette incompétence nous coûtent encore plus cher aujourd’hui.

Que penser en effet d’un gouvernement qui profite d’un conseil des ministres exceptionnel organisé le samedi 29 février et originellement consacré à « la crise du coronavirus », pour recourir au 49 .3 et adopter sa contreréforme des retraites. Comme s’il valait mieux prendre par surprise ses opposants politiques que le virus…

Que penser d’un gouvernement qui peut constater avec 10 jours d’avance les effets de ce virus en Italie et qui malgré tout tarde à réagir sur tous les sujets, masques, confinement, tests, respirateurs.

Que penser d’un gouvernement dont toutes les expressions publiques n’ont qu’un seul but : masquer son impéritie, même s’il faut pour cela affirmer que les masques sont inutiles et qu’ils peuvent être dangereux ou que les tests ne sont pas utiles dans la période actuelle. Tout ça pour faire oublier qu’en Allemagne on pratique 500 000 tests par jour quand on peine à attendre les 10 000 de ce côté-ci du Rhin. C’est bien la peine de nous avoir bassiné avec le modèle allemand depuis plus de 10 ans, modèle allemand qui vous plait temps quand il s’agit de s’attaquer au coût du travail et aux retraites, mais qui est bien vite oublié quand il pourrait servir à se doter d’une stratégie industrielle ou plus simplement à pratiquer une politique massive de tests.

Alors non, nous ne sommes pas en guerre et j’oserais dire heureusement ! Sinon, l’un de vos ministres aurait envoyé au combat des soldats sans armes en affirmant que c’était inutile car on risquait de se blesser avec, quand un autre nous aurait conseillé d’acheter des actions Dassault pour augmenter la valeur de notre portefeuille boursier, tandis qu’une troisième aurait sans doute déclaré qu’éteindre les lumières sous un bombardement était une faute morale et une atteinte intolérable à la croissance et que tous les moyens seraient mis en œuvre pour lutter contre cette forme de défaitisme.

Non, nous ne sommes pas en guerre, mais pour tout ça, vous et vos prédécesseurs devrez rendre des comptes.

 

[1] Emmanuel Macron, 16 mars 2020

[2] Edouard Philippe, 28 mars 2020

[3] Gérald Darmanin le 18 mars 2020

[4] https://www.mediapart.fr/journal/economie/040420/pendant-la-crise-sanitaire-les-entorses-au-droit-du-travail-se-multiplient

[5] https://www.mediapart.fr/journal/france/050420/des-gens-meurent-et-nous-chez-mcdonald-s-vend-des-nuggets

[6] Gérald Darmanin, toujours lui, le 31 mars

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